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Non, Rocard et Raffarin, nous n'avons rien à gagner aux contrats chinois!

Vendredi 5 Novembre 2010 à 11:01 | Lu 20689 fois I 86 commentaire(s)

Philippe Cohen
Journaliste à Marianne, rédacteur en chef de Marianne2.fr et co-responsable du service politique... En savoir plus sur cet auteur

Ce matin toutes nos antennes de radio nous ont servi une belle soupe pékinoise. En nous resservant l'éternelle controverse entre «droit-de-l'hommistes» et «réalistes». Un débat bidon, car les contrats chinois n'ont pas seulement pour contrepartie notre liberté de parole mais aussi notre développement industriel.


La liberté de parole de la France vaut-elle 20 milliards ? Plus ? Bien moins, estiment ceux qui lorgnent sur les supposés emplois créés par le business. Ce matin, tous les médias, de RMC à France Inter ont entonné la sarabande, mille fois entendue, des gens modernes : à ma droite les réalistes, emmenés par Jean-Pierre Raffarin, pour lequel les jeunes d'aujourd'hui auront « l'Asie dans leur vie »; à ma gauche « les droit-de-l'hommistes ». Apparemment, ils ne sont plus que 200 en France, qui ont tenté de manifester sur le passage du cortège officiel de Hu Jintao. On ne trouve plus beaucoup - excepté chez Europe Ecologie et à Debout la République - de partisans de la fermeté à l'endroit de la Chine. Pour sauver les emplois des jeunes, nous disent les réalistes, il faudrait accepter que, après avoir été un pays investisseur, la France devienne un pays investi.

Le plus intéressant ce matin n'était pas la partition d'un Raffarin,qui s'affiche depuis longtemps comme une sorte « d'ambassadeur de Chine à Paris », qui n'a pas hésité cette semaine à défendre l'intransigeance chinoise sur le cours du yuan, la monnaie frappée en Chine. Cela était attendu, même si le langage fleuri de l'ex-premier ministre est toujours agréable à l'oreille. Ce qui était moins prévisible était la conversion pro-chinoise de Michel Rocard. Voilà un homme qui a tenté, toute sa vie politique durant, d'incarner les principes, voire la morale à gauche. Et qui prend un malin plaisir à se métamorphoser, avec l'âge de la sagesse, en champion de realpolitique, reprenant les arguments de l'éditorialiste Bernard Guetta.

Que dit Michel Rocard en substance ? Qu'il fait le pari de la démocratie à long terme en Chine. Que les relations commerciales exigent de la transparence qui finit un jour ou l'autre par imposer la démocatie. Et que les forum Europe Chine qu'il anime depuis quelques années pour permettre à des membres de la société civile des deux continents de se rencontrer seraient, en quelque sorte, le prélude d'une démocratisation de l'empire du milieu.

Or, chaque jour qui passe nous éloigne un peu plus de cette idée, émise dès l'ouverture de Deng Xiao Ping de 1979, que le marché ramène forcément à la démocratie. Sauf à considérer que tous les capitalismes se valent, celui de Pinochet comme celui de Willy Brandt. L'exemple est cité à bon escient : le capitalisme neolibéral qui s'est imposé à la planète a utilisé le Chili de Pinochet comme laboratoire avant d'être étendu au monde entier.

En trente deux ans, nous n'avons que peu constaté d'améliorations libérales en Chine, sauf à considérer que la consultation de sites de rencontre sur Internet est un progrès démocratique. Et il faut la naïveté de Rocard pour croire que la désignation de ses délégués aux forums Europe-Chine a échappé au Parti communiste chinois comme il l'a dit sur France Inter ce matin.

Les dirigeants du PCC n'accepteront jamais la démocratie car elle ruinerait leur pouvoir. C'est la raison de fond pour laquelle, contrairement à ce que  nous disent les économistes, les experts et autres raffariniens du lobby pro-chinois français, le marché intérieur chinois progresse si lentement : trente deux ans après l'ouverture aux grands vents de la mondialisation, seuls 60 à 80 millions de Chinois gagnent plus de 20 000 dollars par an. Soixante millions sur 1,4 milliards de personnes, on retrouve à peu près le poids de l'aristocratie et de la bourgeoisie françaises avant la révolution. L'émergence d'une classe moyenne est refusée par la majorité du PCC car, bons connaisseurs de l'histoire, ils savent bien qu'elle amènerait la revendication démocratique. Les princes rouges préfèrent donc créer une toute petite classe de milliardaires qu'une classe moyenne d'entrepreneurs, qui après être apparu au début des années 1980, a été consciemment refoulée et réprimée par le régime : plutôt le néolibéralisme, la priorité aux exportations, que des dizaines de millions d'entrepreneurs ruraux ! Alors bien sûr ces quelques dizaines de millions de nouveaux riches et ces milliers de milliardaires font rêver les chefs de Renault et Peugeot. Mais ils ne signifient pas pour autant l'émergence d'une vraie classe moyenne.

D'où l'inanité de ce débat entre « droit-de-lhommistes » et « réalistes  » que l'on nous ressert à chaque visite d'un dignitaire chinois. En réalité, l'acceptation d'un business aux conditions de la Chine ne nous prive pas seulement de notre liberté de parole, elle enraye notre développement économique. Car l'échange commercial proposé par les dirigeants de Pékin n'est pas neutre : après avoir aspiré le travail industriel du monde entier, les Chinois sont en train de monter en gamme, contrairement à la prévision débile de nos élites dans les années 1990, qui nous assuraient que le travail à haute valeur ajoutée resterait dans les pays développés. On voit bien aujourd'hui le marché de dupe des grands contrats chinois : Total ne signe son contrat du jour qu'en acceptant le transfert de technologie - comme Airbus l'a déjà fait et Areva risque de le faire sous la pression d'EDF - qui permettra aux industriels chinois de se passer de nous.

Nous avons donc réussi à désertifier le tissu industriel des pays développés pour l'unique gain d'une prospérité provisoire de quelques grands groupes du CAC 40. Il nous resterait désormais à attendre que les plus-values  des groupes chinois - dominés à 95% par l'état - se déversent en investissements bienfaisants dans les campagnes françaises. Tel est le sens de la visite de Hu Jintao et des baisers que, à genoux sur la Promenade des Anglais, Nicolas Sarkozy et sa « droit-de-lhommiste » d'épouse lui octroient avec le sourire de l'esclave inconscient.








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