Marianne2 2012

Non, Montebourg n'a pas eu un électorat bobo !

Mercredi 11 Janvier 2012 à 18:01 | Lu 5816 fois I 10 commentaire(s)

Gaël Brustier - Tribune

Pour Gaël Brustier, membre du PS, la bataille d'Arnaud Montebourg, qu'il soutient, est de longue haleine. Et contrairement à ce qui a été dit ou écrit, son score progresse dès lors que l'on s'éloigne des villes.


La gauche a envie de reconquérir les classes populaires. C’est heureux. « Majorité oubliée » ; « majorité invisible », « prolophobie », « descenseur social », sont des mots jusqu’ici employés par une poignée de chercheurs et d’essayistes mais désormais utilisés par la direction du PS. Trois mois après la fin de la primaire socialiste, paraissent en outre les premières études la concernant. Parmi celles-ci, celle de l’IFOP et de Jérôme Fourquet, complète et dense. Néanmoins, il ne faut pas considérer la primaire selon le seul critère arithmétique mais s’attacher au contraire à penser celle-ci en termes culturels. La primaire aura des conséquences au-delà du seul électorat qui s’est déplacé les 9 et 16 octobre derniers.

Pensait-on sérieusement que l’on attirerait massivement les électeurs des « classes populaires », ouvriers et employés, largement marqués par la désaffiliation partisane ? Puisque la primaire n’était pas une élection républicaine mais une élection dans un camp politique précis, l’effet de désaffiliation partisane ne pouvait que jouer à plein. On pressentait à juste titre qu’ouvriers, employés, salariat périurbain des services ne se bousculeraient pas forcément dans les bureaux de vote tenus par les socialistes. Etait-ce une raison pour renoncer ? Est-ce là le signe d’un échec ? Non, loin de là.

Un électorat militant

Il faut juger les primaires selon d’autres critères, tout en acceptant qu’elles soient, elles-mêmes, dans un contexte bien précis et d’un point de vue arithmétique, les victimes apparentes d’une sociologie électorale du Parti Socialiste héritée de trente années de droitisation dans notre pays. Relativisons néanmoins l’idée selon laquelle Arnaud Montebourg n’aurait pas séduit la « France du non ». Les choses sont plus complexes et appellent à une autre grille de lecture.  Géographiquement, on constate que les départements ouvriers du Nord-Est se sont nettement moins déplacés que les grandes métropoles. C’est un fait. Or, dans un contexte très défavorable à l’expression d’idées hétérodoxes, Arnaud Montebourg parvient tout de même à séduire près d’un demi-million de Français, en parlant notamment de démondialisation.

Deux faits méritent ainsi d’être soulignés concernant le vote en faveur d’Arnaud Montebourg : un vote évoluant selon le « gradient d’urbanité » et un fort vote dans certains quartiers de villes centres. Qu’est ce que le « gradient d’urbanité » ? C’est la mesure de l’éloignement des villes centres. Or, on constate que les scores d’Arnaud Montebourg sont très forts à mesure que l’on s’éloigne des métropoles, entre 70 et 90 kilomètres de celles-ci. La puissance du vote en sa faveur dans les quartiers de l’Est parisien (XIXème, XXème, mais aussi dans une ville comme Montreuil) démontre qu’Arnaud Montebourg n’a pas séduit forcément un public de « bobos » issus de la rue Montorgueuil mais plus vraisemblablement une jeunesse précaire, celle des « intellos précaires » et certains employés précarisés de la « ville-monde ». On peut trouver un point commun à cet électorat : son extrême politisation.

Un combat culturel

Dès lors, et puisque le contexte de la primaire n’est pas un contexte électoral classique, il faut s’intéresser à la primaire socialiste sous un autre angle : celui du combat culturel. Les électeurs des primaires sont le « peuple militant » de la gauche, ceux qui sont capable de faire corps avec la sociologie du pays. Dans une élection nationale, les voix ne se pèsent pas, elles se comptent. Il en va tout autrement dans une élection comme cette primaire citoyenne.

La force de l’électorat d’Arnaud Montebourg est certainement, au grand effroi des Alain Minc ou Alain Duhamel, d’être capable d’accomplir ce petit miracle politique qui consiste comme le prescrivait Antonio Gramsci depuis sa geôle, à unifier le « comprendre, le savoir et le sentir » et à s’en aller, comme ce fut le cas le 20 septembre dernier, « reprendre Valmy aux Le Pen », c'est-à-dire travailler le pays culturellement. La force de cet électorat militant, par sa proximité géographique avec deux sociologies victimes de la globalisation financière (la jeunesse et en particulier les jeunes diplômés ainsi que les ouvriers et les employés conscientisés de la France périphérique) est de pouvoir expliquer le monde et de lui donner un sens. Il s’est donc agi, lors de ces primaires, de préparer un camp politique, à assurer la direction culturelle et politique du pays. C’est là le sens de l’hégémonie.
 
Qu’autant d’hommes politiques de gauche ou de droite (Laurent Wauquiez, Christian Estrosi sur le protectionnisme européen ou Nicolas Sarkozy sur la Taxe Tobin, d’autres sur la 6ème République) citent Arnaud Montebourg, se situent par rapport à ses déclarations, démontre qu’à défaut d’avoir gagné la guerre culturelle, quelques importantes batailles ont été remportées. Il s’agissait, depuis le début, de développer un autre imaginaire que celui véhiculé par les droites – conservatrices ou contestataires – et d’engager une reconquête militante, une réforme morale et intellectuelle favorable à la gauche, lui permettant d’assurer à l’avenir son hégémonie culturelle. En adoptant cette lecture là de la primaire socialiste, un constat s’impose : la guerre culturelle vient seulement de commencer…

Gaël Brustier est également co-auteur de Recherche le peuple désespérément (Bourin, 2009) et de Voyage au bout de la droite (Mille et une nuits, 2011).





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