Marianne2 2012

Nature, très chère Nature, bien inestimable… dont le prix se calcule

Jeudi 14 Juillet 2011 à 16:01 | Lu 3534 fois I 0 commentaire(s)

Jean-Pierre Alliot - Tribune

La valorisation des écosystèmes alimente un débat entre Astrid Gouzik et Jean-Pierre Alliot. Ce dernier revient aujourd’hui sur les prolongements économiques de l’écologie ou, si l’on préfère, conséquences écologiques de l’économie de marché.


Une étude parue il y a quelques mois au Royaume Uni prétendait révéler « la vraie valeur de la nature ». En numéraire. Il avait bien là de quoi faire prendre… la mouche au plus placide des observateurs amusés des folies contemporaines. Cependant, il s’avère que des remarques acides sur le sujet peuvent susciter un débat plus sérieux qu’il n’y paraissait.

Dans l’article que Astrid Gouzik a publié dans Marianne 2, le 6 juillet, M. Bernard Chevassus-au-Louis, inspecteur général de l'Agriculture préconise l’instauration d’une haute autorité de régulation qui déterminerait, de manière chiffrée, les coûts induits par les activités des hommes et leur impact sur le milieu naturel. Il considère que cette valorisation ne donnerait pas naissance à un marché.

Sans doute, les promoteurs de l’idée sont-ils éloignés de toute conception mercantile et chacun comprend qu’il est urgent de mettre fin aux pollutions effrénées qui menacent la Terre et les hommes. Cependant, le marché des droits à polluer a montré que, dans ce domaine, l’effervescente imagination des industriels et des actionnaires qui les gouvernent ne rencontre de limites que provisoires.

Ce marché a été créé comme un instrument économique de politique environnementale pour tendre à limiter le niveau global de rejets polluants. Il s’agissait de répartir entre les entreprises les coûts à supporter pour respecter la contrainte. Mais, comme le relevait l’Expansion dès février 2005, il se crée « un véritable marché où les entreprises qui n’utiliseront pas entièrement leurs quotas pourront les revendre à d’autres plus polluantes. En cas de dépassement, ces dernières devraient en effet s’acquitter d’une amende de 40 euros pour chaque tonne émise au-delà de leur quota. La pénalité s’élevant même à 100 euros la tonne en 2008. »

Les droits à polluer sont donc devenus un élément du coût de fonctionnement des entreprises, comme les matières premières et la force de travail. Et cela, comme dans toute économie de marché, s’achète et se vend.

Bien entendu, il n’est pas question de s’offusquer, ni même de s’étonner d’un dialogue comme: « Combien le lot d’abeilles pollinisatrices? J’achète ». Les animaux, le bétail en particulier, ont participé au commerce des hommes de si haute antiquité qu’ils font en quelque sorte partie de la civilisation humaine.

METTRE UN TERME À LA BIO-PIRATERIE

Cependant, le chemin est sans doute long, pour faire entrer dans le circuit la Nature elle-même, dans toute sa splendeur et avec son grand «N» de majesté. Long, mais la difficulté n’arrête pas l’esprit d’entreprise dès que s’annoncent des profits substantiels. Ainsi des pays comme le Brésil ont-ils dû résister à cet esprit envahissant, lors de la conférence de Nagoya, au Japon, qui réunissait, le 29 octobre dernier, les gouvernements de 193 pays. Un accord y a été conclu pour créer un cadre légal et contraignant, pour partager les bénéfices tirés des ressources génétiques des pays du Sud qui abritent l'essentiel des espèces de la planète. Le Brésil exigeait un accord pour « mettre un terme à la bio-piraterie ». Visés : les multinationales de la pharmacie. Le Brésil se faisait en quelque sorte le porte parole de tous ceux qui sont pillés, car il abrite une grande partie du bassin amazonien, où vivent un dizième des espèces connues de la planète.

Avant que ne soient connus les détails de l’accord on peut remarquer que les États-Unis n’ont pas adopté le « plan stratégique » de Nagoya et qu’ils n’ont jamais ratifié la Convention de l'ONU sur la diversité biologique.

Comme on le voit, un marché, dans ce domaine, est bien difficile à organiser. La proposition de M. Chevassus-au-Louis d’une haute autorité de régulation a-t-elle une chance d’apporter un peu de sérénité et de protection à dame Nature?

Rien n’est moins sûr. Un haute autorité existe déjà, dans un autre domaine, l’ARCEP, l’autorité de régulation des communications électroniques et des postes. Son action démontre à l’envi à quel point ce concept est l’expression même de la « concurrence libre et non faussée » grâce à laquelle l’exploitation d’un marché atteint son plus haut degré d’efficacité.

L’ARCEP a été mise en place pour accompagner la privatisation des deux services publics. Une « autorité administrative indépendante » est en effet indépendante, mais indépendante de l’État, indépendante de ce qui ressortit à l’intérêt général. Indépendante de l’idée même de la souveraineté populaire, elle est en conséquence dépendante des intérêts privés, qui font commerce des télécoms, par exemple. Censée, par construction, organiser la concurrence entre les acteurs de cette activité lucrative, elle se situe nécessairement sur leur terrain. Avant la privatisation, qui s’en souvient encore? les télécoms étaient gérées par une administration dont la mission n’était pas d’organiser la prise de profit mais d’assurer pour tous les citoyens un accès égal à la liberté de communiquer.

L’ancienne dialectique de la valeur d’usage et de la valeur d’échange nourrit toujours le débat sur la Richesse des nations. Avec les congés payés, les travailleurs ont commencé à conquérir la liberté de jouir de la nature, d’user à leur gré de cette valeur inestimable. On peut craindre aujourd’hui que le marché, royaume de la valeur d’échange, n’étende définitivement son empire sur la valeur d’usage, celle qui donne sa vraie dimension à la vie.







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