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NATIONALISER LES BANQUES UN DEBAT AUX ETATS-UNIS UN TABOU EN FRANCE

Rédigé par HERVE NATHANMarc le Samedi 4 Avril 2009


Il fut un temps où la moindre parole de Claude Bébéar tonitruait dans les médias. Rien n'était plus important que de recueillir l'avis du patron d'Axa, premier assureur français et européen, sur tout et quelquefois n'importe quoi. Sa stature de Commandeur du capitalisme hexagonal lui donnait accès automatiquement, voire obligatoirement, à tous les micros. C'est drôle, en ce moment on ne l'entend presque plus, Bébéar. C'est dommage, car le «parrain» du capitalisme professe désormais, avec la Fondation Montaigne, qu'il faut «nationaliser temporairement les banques»! Ce serait même une urgence absolue, afin de «rétablir la confiance» dans les circuits financiers, condition sine qua non d'un début de reprise économique. Claude Bébéar n'est pas subitement tombé dans la marmite du programme commun de la gauche des années 80. Non, mais il jette un regard lucide sur l'économie. «La main invisible des marchés, c'est faux: les marchés ont toujours tort à court terme!» explique-t-il. Et, à l'heure actuelle, seule la puissance publique est capable de trier «les actifs toxiques, puis de remettre sur le marché les banques qui auront été nettoyées». Une thèse pareille, soutenue par un personnage de cette dimension, vaudrait bien une discussion, n'est-ce pas? Eh bien, non. Le pays n'aura pas le droit d'en débattre. A Bercy, à l'Elysée, à Matignon, on se contente d'une gestion à la petite semaine. La Société générale a besoin d'un renfort en capital? On lui prête 3 milliards d'euros en «quasi-fonds propres», et ça ira bien. Les Caisses d'épargne ont besoin d'un secours urgent: l'Etat prendra 20%, pas plus, du futur ensemble Caisse d'épargne-Banque populaire, dirigé par François Pérol, l'ex-secrétaire général adjoint de l'Elysée. Seule Dexia a été nationalisée avec l'aide de la Belgique. Mais parce qu'il n'y avait rien d'autre à faire! En tout, les banques auront eu accès sous forme de prêts à 320 milliards d'euros de fonds publics ou de garanties. Avec si peu de contraintes qu'il a fallu prendre un décret en urgence pour éliminer les stock- options des dirigeants de la Société générale. Le prix du non-débat, en somme.

Hervé Nathan et Marc Perelman, à NewYork

L'Etat, garant d'un prix plancher
A l'inverse, les citoyens américains ont droit, sur cette question, à la plus virulente des controverses. Le plan de sauvetage des banques du secrétaire d'Etat au Trésor, Tim Geithner, déchaîne les passions politiques. La droite hurle au loup socialiste et réclame sa tête. Mais la gauche, notamment par la voix des prix Nobel d'économie Paul Krugman et Joseph Stiglitz, stigmatise son refus de nationaliser, même temporairement, les banques qui ont provoqué le cataclysme financier. En insinuant que Geithner, qui a fait sa carrière au Trésor, au Fonds monétaire international et à la tête de la banque centrale de l'Etat de New York, est trop inféodé à Wall Street pour prendre les mesures qui s'imposent. Ils voient en lui un membre à part entière de l'élite financière mondialisée qui a grimpé les échelons grâce à son intellect, mais aussi en s'assurant le soutien de poids lourds de la finance et de la politique comme Henry Kissinger et ses prédécesseurs au Trésor sous l'ère Clinton, Robert Rubin et Larry Summers, lui-même nommé par Barack Obama conseiller économique à la Maison-Blanche...

Krugman et les autres fustigent notamment son plan de rachat des dettes dites «toxiques» qui prévoit de créer des structures mixtes public-privé de défaisance. L'Etat se porterait garant d'un prix plancher et apporterait la grande majorité des fonds, tandis que le privé, en particulier les hedge funds, serait incité à mettre au pot et chargé de la gestion de ces bad banks. Objectif: créer un ersatz de marché pour ces dettes toxiques accumulées par les institutions financières, dont le montant pourrait atteindre 1 000 milliards de dollars. Paul Krugman décrit le plan comme «du cash à la poubelle» et la poursuite de la politique mise en place par Bush et Henry Paulson, le prédécesseur de Geithner. Stiglitz estime, pour sa part, que cela revient tout simplement à voler le contribuable dans la mesure où celui-ci prend en charge les risques tandis que le privé (fonds spéculatifs, fonds de pension, etc.) bénéficiera des éventuels profits. Ils proposent une solution plus radicale, à savoir la prise de contrôle par l'Etat du système bancaire pour solder les comptes et répartir les pertes entre actionnaires et créanciers des banques. Dean Baker, un économiste progressiste, affirme que «la plupart des banques sont défait en faillite et que les maintenir en vie artificiellement ne fait que repousser l'échéance». Mais Tïm Geithner a publiquement réfuté la nationalisation pour le moment, arguant que l'ensemble des mesures d'encadrement offrait les garanties nécessaires pour éviter les faillites et débloquer le crédit. «On vend des actifs à des fonds spéculatifs, déplore Henri Sterdyniak, directeur du département économie de la mondialisation de l'Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE). Il s'agit en fait d'une tentative de relance massive de la Bourse par la réactivation de la bulle spéculative, comme si on ne cherchait qu'une chose: continuer comme avant.»

Nationalisation d'urgence
Depuis le début de la crise, l'Amérique est néanmoins devenue le pays phare de la nationalisation, même si le mot demeure tabou dans bien des esprits. L'administration de George W. Bush avait sauvé puis revendu IndyMac, le premier établissement en faillite. Ensuite, elle avait, de facto, nationalisé AIG, le premier assureur mondial, dont le gouvernement détient 80% des parts, et avait acquis un tiers du géant bancaire Citibank. De son côté, l'Institut fédéral de garantie des dépôts (Fdic) a pris le contrôle de 65 petites banques depuis début 2008. Tout en réfutant les thèses de Stiglitz, Geithner a demandé au Congrès le pouvoir de prendre le contrôle de toute société faisant peser un «risque systémique» sur l'économie. Soit un instrument de nationalisation d'urgence... Une tactique du coup par coup que repousse l'économiste Nouriel Roubini: «Dans six mois, même les banques qui ont l'air solvables aujourd'hui ne le seront plus. Les nationaliser toutes en même temps ferait moins de dégâts que d'en nationaliser deux maintenant, au risque de créer beaucoup de confusion.»

La position de Timothy Geithner demeure fragile. Après un début de mandat chaotique, sa démission a été sérieusement évoquée à Washington, il y a quelques semaines, après une première annonce ratée de son plan de rachat des dettes toxiques, et surtout après le scandale des bonus d'AIG où son manque de réactivité a été critiqué. Conscient du problème, Barack Obama ne manque pas une occasion de renouveler sa confiance à «Tim» et de souligner que le nombre de mesures qu'il a prises en moins de trois mois sont d'une ampleur sans précédent. Mais les années passées par Geithner à côtoyer l'univers de la haute finance alors qu'il était à la tête de la Fed de New York et le rôle actif qu'il a joué dans les plans Paul- son provoquent des remous. Pourquoi, par exemple, l'administration exige-t-elle la tête du patron du constructeur automobile General Motors tout en laissant en place les huiles de Wall Street? Peut-être parce que le débat, au fond, n'est toujours pas vraiment tranché par le président Barack Obama lui-même.



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