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Mots de 2010 : le dérapage dérape

Samedi 1 Janvier 2011 à 07:01 | Lu 6686 fois I 0 commentaire(s)

Philippe Cohen
Philippe Cohen
Philippe Cohen
Journaliste à Marianne, rédacteur en chef de Marianne2.fr et co-responsable du service politique... En savoir plus sur cet auteur

Bon témoin de l'air du temps on recense 840 occurrences du mot dérapage sur le site Rue89. Les dérapeurs se recrutent plutôt à droite malgré quelques exceptions. Hélas, c'est peut-être parce que la police de la pensée recrute surtout à gauche.


Le dérapage a incontestablement son site : il s'agit de Rue89. Tapez le mot dans la fenêtre de recherche, 840 articles vous débaroulent sur le rab (contre à peine plus d'une centaine sur liberation.fr, mais peut-être ne s'agit-il que d'une moindre efficacité du moteur de recherches sur les archives). L'équipe des journalistes semble tenir une véritable chronique assez exhaustive de ce que l'on appelle les dérapages.

Justement, qu'appelle-t-on dérapage ? Quand dérape-t-on ? La réponse est rarement fournie, tout simplement parce que la question n'est jamais posée et que l'on serait alors obligé de définir cette fameuse route qui fait déraper tant de conducteurs. Car la revue des « dérapeurs » parle pour (ou plutôt contre) eux. On y trouve une bonne partie de la sarkozye. Brice Hortefeux et sa fameuse blague sur les Arabes, euh, non les Auvergnats. Nadine Morano : « Moi, ce que je veux du jeune musulman, quand il est français, c'est qu'il aime son pays, c'est qu'il trouve un travail, c'est qu'il ne parle pas le verlan, qu'il ne mette pas sa casquette à l'envers ». Jacques Myard qui a osé dire que les jeunes Gaulois de banlieue avaient aussi des difficultés à trouver du travail,  Le Pen bien sûr qui se définit lui-même comme « hors-piste ». Gaudin et ses « Musulmans qui déferlent. » Florent Pagny qui a eu l'outrecuidance de dire tout haut ce que beaucoup de people font tout bas, c'est-dà-dire mettre leurs enfants dans le privé parce qu'il en avait marre de les entendre parler « rebeu ». Quant aux dérapages d'Eric Zemmour, dont il doit sous peu répondre devant les tribunaux (à propos de la population  des prisons), ils constituent une marque de fabrique, un « putching ball médiatique » qui n'est d'ailleurs pas étranger à son audience.

Il y a aussi Longuet qui aimerait mieux un Français traditionnel à la tête de la Halde.  Ici le dérapage dérape, car on peut parfaitement penser que la crédibilité de celui ou celle qui doit diriger une telle institution  serait moindre s'il faisait partie de l'une des minorités le plus souvent discriminées, comme on, dit dans les milieux où l'on pense comme il faut.

Mais le dérapage survient aussi à gauche. Siné en sait quelque chose qui s'est cru obligé de faire un - mauvais - journal pour continuer à dessiner après son licenciement par Philippe Val. Feu Georges Frêche fait partie de la catégorie très sélecte des « dérapeurs récidivistes ». Après les Harkis, il a commis l'erreur de trouver à Laurent Fabius une gueule pas très catholique. Pourquoi connait le député socialiste on voit très bien ce qu'il a voulu dire, la franchise n'étant pas sa marque de fabrique. Mais non, on  a tout de suite considéré que l'ex-Maire de Montpellier faisait allusion à l'origine juive du leader socialiste qui a eu lui-même le mauvais goût de ne pas disculper son ami de trente ans... 

La trappe à dérapages a aussi accueilli Manuel Vals, soucieux de préserver une image de sa ville dans laquelle il demeure quelques personnes blanches de peau, ainsi que Mélenchon accusé, lui, de déraper avec les journalistes, qu'ils soient confirmés comme David Pujadas, ou débutants comme cet élève de Science Po-journalisme qui tenait absolument à le faire réagir sur la réouverture des bordels.

Rue89 pourrait-il être rebaptisé « Dérapage89 » ? Pas tout à fait car même si le mot revient souvent dans les titres, le côté répétitif de ces prurits vigilants finit par fatiguer tout le monde, même les plus bien-pensants des journalistes. La police de la pensée est plutôt de gauche, mais elle reste une police... La liste des dérapages 2010 est, certes impressionnante. Elle donne la nausée et nous éclaire sur la capacité de la société à s'inventer de faux débats ou à courser les moulins à vent. Mais elle présage peut-être aussi d'une baisse de régime du bien-penser. Trop de vigilance tue la vigilance. On peut toujours rêver...







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