Mots croisés : Guaino, l'honnête homme ou l'ami politique?
Mardi 27 Septembre 2011 à 18:01 | Lu 10570 fois I -2 commentaire(s)
Philippe Bilger a été juge d’Instruction et avocat général. Il est actuellement magistrat... En savoir plus sur cet auteur
Comme notre blogueuse associée Aliocha, Philippe Bilger rebondit sur le débat qui opposait hier Henri Guaino à Edwy Plenel dans l'émission Mots croisés sur France 2. Pour le magistrat, le conseiller spécial de Nicolas Sarkozy est un honnête homme dans le privé, moins quand il tente de prendre la défense du Président dans les médias en ayant recours à l'amitié.
Cher Monsieur Guaino...
Vous lirez peut-être ce billet. Votre débat prévu sur France 2 avec Edwy Plenel aura déjà eu lieu et je n'ai pas la prétention, à mon niveau modeste, de rivaliser avec cette empoignade d'un soir.
A plusieurs reprises je ne vous avais pas ménagé sur ce blog. Un soir, alors que vous participiez à un jury pour un concours d'éloquence, je vous ai croisé, salué et vous avez eu l'extrême amabilité de me convier à déjeuner quelques jours plus tard. J'ai pu apprécier, tout au long du repas, votre capacité d'écoute, votre liberté d'esprit et votre sincérité. Dans votre personnalité que je découvrais il y avait un mélange rare et stimulant de singularité et de classicisme et, vous quittant, j'ai eu l'impression d'avoir été sinon approuvé du moins compris.
Vous devinez comme par la suite j'ai pris connaissance avec encore plus d'attention de toutes vos déclarations. Convaincantes ou non, elles étaient et sont toujours convaincues et je suis persuadé que nous partageons cette opinion qu'une parole ne vaut pas grand-chose si elle ne sert qu'à dissimuler ce qu'on pense. C'est assez fréquent en politique mais il me semble que vous êtes très attaché au fait d'être d'abord au clair avec vous-même. Donc l'hypocrisie n'est pas votre fort.
Il y a très peu de temps, en pleine tourmente judiciaire mettant ensemble Ziad Takieddine, Thierry Gaubert, Nicolas Bazire puis Brice Hortefeux, avec peut-être Nicolas Sarkozy en point de mire, malgré (ou à cause du) le communiqué de l'Elysée, vous avez réagi, questionné évidemment sur cette affaire Karachi instruite à mon sens par deux magistrats exemplaires, en mettant hors de cause le président de la manière suivante : « Quand un de vos amis commet des indélicatesses, vous ne trouvez pas normal d'en être accusé à sa place » (France 2, Libération, Mediapart).
Je ne suis pas sûr, même pour la cohérence de cette métaphore, qu'évoquer de simples « indélicatesses » soit une approche à la mesure de la gravité de ce qui est soupçonné. En demeurant dans votre registre, cette volonté de laisser entendre qu'il y aurait là deux amis dont l'un devrait être sanctionné et l'autre laissé tranquille parce qu'il serait totalement ignorant des transgressions du premier est, convenez-en, un tantinet forcée, en tout cas inappropriée si j'ose un adjectif récemment mis au déshonneur. Un journalisme politique plus pugnace et entêté que le nôtre ne vous aurait pas tenu quitte avec une telle réplique !
Votre réponse qui relève plus de la boutade que de l'argumentation, au demeurant serait déjà peu fondée dans un cercle amical où la proximité fait qu'on est inévitablement témoin du meilleur comme du pire. Elle l'est encore davantage dans la sphère du pouvoir où les éléments recueillis dans la procédure et rapportés sans avoir été démentis font apparaître Nicolas Sarkozy ayant été ministre du Budget en même temps que porte-parole de la campagne d'Edouard Balladur, une relation forcément politique, technique et de confiance entre ces diverses personnalités désireuses d'atteindre les mêmes objectifs.
Cette relation notamment fondée sur la recherche dans l'urgence des modalités les plus efficaces et discrètes pour collecter l'argent et remporter, croyait-on, la victoire en 1995 n'était concevable que si Nicolas Sarkozy en était partie prenante. Qui aurait pu engager de tels processus risqués sans son aval à lui, dont le nom apparemment est mentionné ici ou là dans ce dossier ?
Vous lirez peut-être ce billet. Votre débat prévu sur France 2 avec Edwy Plenel aura déjà eu lieu et je n'ai pas la prétention, à mon niveau modeste, de rivaliser avec cette empoignade d'un soir.
A plusieurs reprises je ne vous avais pas ménagé sur ce blog. Un soir, alors que vous participiez à un jury pour un concours d'éloquence, je vous ai croisé, salué et vous avez eu l'extrême amabilité de me convier à déjeuner quelques jours plus tard. J'ai pu apprécier, tout au long du repas, votre capacité d'écoute, votre liberté d'esprit et votre sincérité. Dans votre personnalité que je découvrais il y avait un mélange rare et stimulant de singularité et de classicisme et, vous quittant, j'ai eu l'impression d'avoir été sinon approuvé du moins compris.
Vous devinez comme par la suite j'ai pris connaissance avec encore plus d'attention de toutes vos déclarations. Convaincantes ou non, elles étaient et sont toujours convaincues et je suis persuadé que nous partageons cette opinion qu'une parole ne vaut pas grand-chose si elle ne sert qu'à dissimuler ce qu'on pense. C'est assez fréquent en politique mais il me semble que vous êtes très attaché au fait d'être d'abord au clair avec vous-même. Donc l'hypocrisie n'est pas votre fort.
Il y a très peu de temps, en pleine tourmente judiciaire mettant ensemble Ziad Takieddine, Thierry Gaubert, Nicolas Bazire puis Brice Hortefeux, avec peut-être Nicolas Sarkozy en point de mire, malgré (ou à cause du) le communiqué de l'Elysée, vous avez réagi, questionné évidemment sur cette affaire Karachi instruite à mon sens par deux magistrats exemplaires, en mettant hors de cause le président de la manière suivante : « Quand un de vos amis commet des indélicatesses, vous ne trouvez pas normal d'en être accusé à sa place » (France 2, Libération, Mediapart).
Je ne suis pas sûr, même pour la cohérence de cette métaphore, qu'évoquer de simples « indélicatesses » soit une approche à la mesure de la gravité de ce qui est soupçonné. En demeurant dans votre registre, cette volonté de laisser entendre qu'il y aurait là deux amis dont l'un devrait être sanctionné et l'autre laissé tranquille parce qu'il serait totalement ignorant des transgressions du premier est, convenez-en, un tantinet forcée, en tout cas inappropriée si j'ose un adjectif récemment mis au déshonneur. Un journalisme politique plus pugnace et entêté que le nôtre ne vous aurait pas tenu quitte avec une telle réplique !
Votre réponse qui relève plus de la boutade que de l'argumentation, au demeurant serait déjà peu fondée dans un cercle amical où la proximité fait qu'on est inévitablement témoin du meilleur comme du pire. Elle l'est encore davantage dans la sphère du pouvoir où les éléments recueillis dans la procédure et rapportés sans avoir été démentis font apparaître Nicolas Sarkozy ayant été ministre du Budget en même temps que porte-parole de la campagne d'Edouard Balladur, une relation forcément politique, technique et de confiance entre ces diverses personnalités désireuses d'atteindre les mêmes objectifs.
Cette relation notamment fondée sur la recherche dans l'urgence des modalités les plus efficaces et discrètes pour collecter l'argent et remporter, croyait-on, la victoire en 1995 n'était concevable que si Nicolas Sarkozy en était partie prenante. Qui aurait pu engager de tels processus risqués sans son aval à lui, dont le nom apparemment est mentionné ici ou là dans ce dossier ?
On rejoint de la sorte, paradoxalement, votre comparaison avec l'amitié puisque sans elle qui garantit le silence, rien de ce qui semble peu à peu émerger n'aurait pu être mis en oeuvre et la vérité judiciaire ne serait pas aussi malaisée à établir avec, de surcroît, une ancienneté des faits rendant difficiles toutes les investigations nationales et internationales.
Je pourrais à la rigueur m'accorder avec vous si vous aviez seulement souligné que la justice était en marche et que rien d'irréfutable n'était encore acquis. La présomption d'innocence n'est pas un vain mot et elle impose banalement à chacun une prudence dans l'affirmation d'une certitude accusatrice à l'encontre du président. Je l'admets volontiers mais il n'empêche que personne, aussi bien pour Bourgi hier que pour les mis en examen d'aujourd'hui, ne met en doute sérieusement l'implication de Nicolas Sarkozy.
C'est le plus terrible pour notre démocratie que cette évidence à charge, contre tous les principes de l'Etat de droit, mais c'est l'inévitable rançon de l'oubli, depuis quatre ans, de la République irréprochable.
J'espère tout de même que vous nous accorderez l'autorisation de nourrir des soupçons, d'être dubitatifs et d'attendre avec un pessimisme sans cesse alimenté la suite des événements. Que c'est triste la France, dans de telles conditions ! Je sais que, plus que tout autre, les blessures au coeur de notre pays vous touchent.
Si j'ai choisi ce titre pour mon billet, ce n'est pas par manque de déférence à l'égard du conseiller spécial que vous êtes. Mais seulement parce que si celui-ci a cherché à persuader avec le recours à l'amitié, je préfère m'adresser, pour ma part, à l'autre, à l'homme libre, au citoyen, à monsieur Guaino. Sans pompe ni discours à tenir ou à rédiger. A Henri Guaino, l'honnête homme.
Je ne suis pas sûr qu'il aurait dit la même chose que l'autre, l'officiel.
Je pourrais à la rigueur m'accorder avec vous si vous aviez seulement souligné que la justice était en marche et que rien d'irréfutable n'était encore acquis. La présomption d'innocence n'est pas un vain mot et elle impose banalement à chacun une prudence dans l'affirmation d'une certitude accusatrice à l'encontre du président. Je l'admets volontiers mais il n'empêche que personne, aussi bien pour Bourgi hier que pour les mis en examen d'aujourd'hui, ne met en doute sérieusement l'implication de Nicolas Sarkozy.
C'est le plus terrible pour notre démocratie que cette évidence à charge, contre tous les principes de l'Etat de droit, mais c'est l'inévitable rançon de l'oubli, depuis quatre ans, de la République irréprochable.
J'espère tout de même que vous nous accorderez l'autorisation de nourrir des soupçons, d'être dubitatifs et d'attendre avec un pessimisme sans cesse alimenté la suite des événements. Que c'est triste la France, dans de telles conditions ! Je sais que, plus que tout autre, les blessures au coeur de notre pays vous touchent.
Si j'ai choisi ce titre pour mon billet, ce n'est pas par manque de déférence à l'égard du conseiller spécial que vous êtes. Mais seulement parce que si celui-ci a cherché à persuader avec le recours à l'amitié, je préfère m'adresser, pour ma part, à l'autre, à l'homme libre, au citoyen, à monsieur Guaino. Sans pompe ni discours à tenir ou à rédiger. A Henri Guaino, l'honnête homme.
Je ne suis pas sûr qu'il aurait dit la même chose que l'autre, l'officiel.
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