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Mitterrand/Hamon : le coup de gueule de Jean-François Kahn

Jean-François Kahn | Samedi 17 Octobre 2009 à 07:01 | Lu 47381 fois

Marianne2 vous propose le denier bloc-notes de Jean-François Kahn. Qui dénonce, non sans humour, le consensus politico-médiatique qui a abouti cette semaine à lyncher Benoît Hamon - traité de Marcel Déat du XXI° siècle! - pour mieux exonérer la nomination et le comportement de Frédéric Mitterrand.



Oui, je l’ai entendu. Je vous jure, je l’ai entendu… Le gus s’appelle Thierry Solère, et il est, paraît-il, vice-président sarkozyste du conseil général des Hauts-de-Seine. Tendance « ripou », comme la Balkanyte ou le Ceccaldi ? Je n’en sais même rien. Donc, j’ai entendu cet individu dire, en substance, ceci (c’était sur France Info) : « Il serait tout à fait normal que le fils de Zinedine Zidane, forcément génétiquement doué pour le football, devienne le capitaine de l’équipe de France. »
Tel quel ! Même au Gabon, les démocrates refusent cette logique. Or, c’est quoi une dérive monarchique ou caudilliste ? Précisément cela : la nécessité, pour se faire bien voir du roi ou du guide, non seulement d’accepter sans broncher que le petit prince vous pisse dessus, mais également de passer pour un crétin des Alpes aux yeux de la cantonade (laquelle n’est censée avoir que des oreilles!).

Eh bien, on y est ! Et on aimerait, soit dit en passant, que toutes ces sommités médiatiques qui nous ciblèrent méchamment lorsque nous mîmes l’opinion en garde contre le danger que représentait le psychisme de « Petit César » pour l’idée qu’un démocrate doit se faire de la République, nous passent, fût-ce en douce, des petits mots d’excuses…

Rêvons…

Il y a quarante ans, il fallait s’habituer à ce qu’une dictature impopulaire soit qualifiée de « démocratie populaire »
. Depuis deux ans, il convient d’admettre que « réforme » est synonyme de « régression ».
Depuis, on ne sait plus à quel vocabulaire se vouer : un Arabe, c’est un Auvergnat ; un gosse, c’est un costaud de 40 ans ; une « chasse à l’homme », c’est un déferlement d’hommages et de soutiens. Et, comment qualifie-t-on, en revanche, un pauvre pécheur lapidé ? D’immonde lyncheur !

Comment s’étonner, dans ces conditions, que la distribution de fiefs héréditaires soit identifiée à une sélection au mérite ?

Il faut absolument revenir sur la farce ubuesque que nous venons de vivre à propos de l’« affaire Mitterrand ». D’autant que, Marianne, notre hebdomadaire, semble, pour une fois, s’être, de mon point de vue, laissé abuser. Quand le neveu de son tonton, conteur starifié des tragédies impériales, fut nommé ministre de la Culture parce que notre maître à tous voulait absolument acheter la marque (en attendant que, faute de Jaurès disponible, le député UMP de Marseille, Roland Blum, hérite d’un strapontin), tout le monde savait, dans le landernau, que ce sympathique gosse était l’auteur d’un livre à succès dans lequel il étalait talentueusement (avec une complaisance masochisto-narcissique digne du type qui vous demande de lui faire mal et qui vous remercie si vous refusez parce que ça lui fait effectivement mal) son addiction à la consommation tarifée de chair fraîche homo-exotique dans des bouges thaïlandais. Dommage que l’émission d’Evelyne Thomas ait disparu, car, pour le coup, c’était « son choix ». Il confessait, il ne justifiait pas. Il consommait l’éphèbe – éphèbe de mode ? –, pas l’enfant. Pas question, en conséquence, de le crucifier, même s’il eût adoré ça, et même s’il n’y a pas plus intrinsèquement néocolonialiste que cette conception des rapports Nord-Sud.

Au demeurant, il s’agissait d’une vraie œuvre dont l’autocruauté dans le mea culpa égotiste avait quelque chose d’authentiquement bouleversant. De la part d’une icône télévisuelle, c’était risqué, même si, à l’arrivée, ce fut le jackpot !
Il n’y eut, alors, aucune levée de boucliers. Ce qui témoigne, quoi qu’on en dise, en faveur de la tolérance et de la maturité dont nos concitoyens sont capables. On imagine aux Etats-Unis !

Mais c’est ici qu’il convient de ne pas tout mélanger : on peut placer les œuvres du marquis de Sade sur un piédestal et estimer qu’il n’eût pas été judicieux d’en faire un ministre de la Culture. La Révolution, à qui revint l’honneur de l’avoir désembastillé, n’y songea même pas, bien qu’il fût un ardent partisan des idées nouvelles. Et lui, au moins, dénonça l’autocratie bonapartiste. Or, la seule question qui vaille, concernant Frédéric Mitterrand, est précisément celle-ci : son profil était-il adéquat à sa nomination à la tête de ce double ministère de la Culture et de la Communication dont l’une des missions est de porter, tel un flambeau, ces valeurs «humanistes» que d’aucuns qualifient de «traditionnelles» ? La Légion d’honneur, l’Académie française, la direction du Théâtre du Châtelet ou du guignol du Luxembourg, voire celle de France Télévisions ou de Radio Courtoisie, pourquoi pas ? Pas de problème ! Mais le ministère de la Culture ?
Non seulement on a parfaitement le droit de poser la question, mais, en vérité, lorsqu’il fut nommé, on en avait le devoir.

Or, en effet, ce fut silence radio. Pas un mot, pas un murmure. Même pas dans Marianne. Pourquoi ? Ici, pour ne pas déplaire au roi. Là (et j’ai moi-même cette tendance), parce qu’on occulte par principe «ces choses-là». Mais, également, dans les milieux que l’on sait, parce que le pire de l’exploitation néocapitaliste mondialisée a droit à toutes les tolérances dès lors qu’elle se donne non comme ultralibérale, mais comme ultralibertaire.
En outre – pourquoi ne pas le dire – Frédéric Mitterrand était (presque partout) un «ami de la maison». On lui passait donc son néomonarchisme. Sa culture, et c’était tant mieux, éclipsait sa nature. On ne s’offusqua nullement du fait que, en bradant du « Mitterrand » à l’entreprise Sarkozy, il se livrât à un trafic de reliques ou de titres de noblesse.
Résultat ? Comme dans le conte d’Andersen, le premier enfant venu qui s’écrie : « Maman, le roi, il est tout nu ! » – et, en l’occurrence, ce n’était pas une enfant de chœur – fit un malheur.



Au jeu du qui lynche qui, suivre toujours la masse

Alors que se passe-t-il ? Un quadra du PS, dont on admettait tout à fait, jusque-là, que, au plan politique et idéologique, il fut du genre cul serré, Benoît Hamon, se précipite sur le site de la Fnac, vérifie qu’il s’agit bien d’une autobiographie, sort de la confrontation avec une boulette sur l’estomac et, interrogé sur sa digestion, reconnaît une vague nausée. Eh bien, c’est à n’y pas croire, mais, contrairement à ce que la bien-pensance médiatico-intellectuelle a claironné sur toutes les ondes et dans toutes les gazettes, ce n’est pas Frédéric Mitterrand qui fut quasiment lynché (ce qui eût, effectivement, été insupportable), mais c’est ce pauvre… Benoît Hamon.
Faut-il le préciser, même si on s’en doute, ce Hamon, adversaire hargneux et sectaire de toute idée de «convergence républicaine», n’est pas ma tasse de thé. Mais, comme le rappelle opportunément Marianne, je n’aime pas les chasses à l’homme. Les vraies. Or, admirez la farce : alors que tout ce qui, en France, depuis des décennies, en matière culturelle, intellectuelle, politico-idéologique, impose sa quasi-dictature normative, se déchaîna contre ce rat de Hamon, à l’inverse, le Monde et son directeur, Libération et son directeur, le Figaro et sa direction, le Nouvel Observateur et son directeur, le Point et son directeur, Marianne et son directeur, l’inévitable Bernard-Henri Lévy, Alain Minc et Jacques Séguéla, Xavier Bertrand, Bertrand Delanoë, Claude Guéant, François Fillon, Daniel Cohn-Bendit, Julien Dray et Jean-Luc Mélenchon, tout ce qui fuse et diffuse, cliquette et clignote, l’establishment tout entier, la haute dominance sans exception, les maîtres de la parole, les grands prêtres de la pensée juste, les matons du bon goût, tous volèrent au secours de Frédéric Mitterrand tout en proclamant, d’une même voix, que la louloute était victime d’une immonde chasse à l’homme. Jamais encore on n’avait vu un lynché être, en fait, porté quasiment en triomphe y compris par les lanceurs ordinaires de pavés, tandis qu’était rageusement lapidé le présumé lyncheur.
C’est à Pierre Bérégovoy, à Edith Cresson et même à Jacques Chirac, à François Bayrou, et, aujourd’hui, à Dominique de Villepin, dont tous les journalistes qui l’accablent savent parfaitement, s’ils ont étudié le dossier Clearstream, qu’il est innocent, non pas «en soi», mais de ce dont on l’accuse, qu’on aurait dû ou qu’on devrait demander ce que c’est exactement un «lynchage». Ils savent. Pour une fois qu’un gaucho corseté laissait parler ses tripes !

Il est vrai, comme l’a écrit le Monde, que « ça n’est pas ce que l’on attendait venant de ce côté-là ». En revanche, la défiscalisation des stock-options, l’ouverture de la Bourse à tous les produits dérivés, la détaxation des profits des traders, la privatisation de France Télécom, la livraison d’une main-d’œuvre émigrée bon marché aux pires exploiteurs, le partage de la présidence du Parlement européen avec la droite bushiste et néolibérale, la condamnation de toutes mesures dites « sécuritaires » destinées à protéger les plus fragiles, les concessions en chaîne consenties aux pires communautarismes, ça, en effet, on est largement habitué à l’attendre « venant de ce côté-là » ! Sans que la bien-pensance s’en ébouriffe. Mais ça… Une stigmatisation du tourisme sexuel !

Evidemment, l’autoamnistie clanique, le milieu faisant forcément corps, l’establishment mécaniquement solidaire de l’establishment, quel plus beau cadeau pouvait-on offrir au Front national ? Mais beaucoup de ceux qui surréagirent de la sorte, veufs ou orphelins qu’ils sont désormais de tout idéal, de toute aspiration à une construction d’un « autre monde », n’ont-ils pas besoin de la montée du fascisme pour se replier sur le seul « projet » qui leur reste : l’antifascisme ?

Quelques remarques complémentaires :
•    Ce n’est pas parce qu’on exaspère la droite qu’on devient un héros. Ou alors, Georges Marchais en était un.
•    Si on exaspère la droite, pourquoi accepter de devenir l’une de ses marionnettes (car, par exemple, Frédéric Mitterrand devra défendre le honteux projet de nomination des principaux responsables de l’audiovisuel public par le président en personne) ?
•    S’il est honteux, a priori, de tenir un propos qui paraît recouper un tant soi peu une prise de position du FN, alors il fallait soutenir les Khmers rouges puisque le FN n’a cessé de stigmatiser Pol Pot.
•    Si, comme l’a déclaré stupidement Xavier Bertrand, ce que raconte et écrit Frédéric Mitterrand dans son livre ne relève que de sa vie privée et ne nous regarde pas, alors le fait qu’un mari macho confesse, dans un ouvrage, qu’il bat sa femme comme plâtre ne nous concerne nullement non plus – vie privée –, et on peut lui confier le ministère de la Famille.
Rarement on aura subi une telle avalanche de sottises. Cela étant, je suis d’accord avec Marianne : qu’on lâche les baskets à Frédo et qu’on laisse le ministre de la Culture poursuivre en paix son travail, en espérant que le pays n’aura qu’à s’en féliciter.




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