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Michel Maffesoli : «on assiste au retour des tribus»

Michel Maffesoli - sociologue | Dimanche 28 Février 2010 à 16:17 | Lu 17955 fois

Avec France Culture, Marianne2 publie une série d'entretiens d'Antoine Mercie avec divers intellectuels. Plusieurs d'entre eux sont parus dans l'ouvrage "Regards sur la crise". Cet entretien avec le sociologue Michel Maffesoli est inédit. Pour lui, derrière la crise, se cache le passage à un autre modèle de civilisation.



Vous avez publié l’an dernier un livre intitulé Apocalypse à CNRS-Editions… « Apocalypse » que vous entendez dans son sens premier, à savoir « moment d’un avènement ». Par ailleurs, vous écrivez « qu’un cycle nouveau commence ». Première question : à quelle crise avons-nous affaire?
Surtout pas uniquement à une crise économique. Je pense qu’il s’agit, pour le dire en un mot, d’une crise sociétale. Les grandes valeurs sur lesquelles s’étaient élaborés les trois siècles précédents viennent de s’écouler et, avec elles, le mythe du progrès. Nous disposons de toute une série d’exemples qui montrent que dans le fond il n’y a plus créance en ce mythe du progrès. Qu’il y ait des conséquences concrètes concernant le chômage, concernant les délocalisations, c’est évident. Mais à mon sens, c’est d’abord une crise dans les esprits.

Est-ce que vous voyez dans votre secteur, la sociologie au sens large, d’autres signes de cette même crise ?

J’essaie d’avoir une analyse radicale et pas simplement critique. Je m’efforce de voir quelle est la racine des choses. Le principe est simple. Pour reprendre des « gros mots » qui avaient été proposés par Michel Foucault ou par Thomas Kuhn dans « L’histoire des idées » d’un côté, et « L’histoire des sciences » de l’autre, il existe de grands paradigmes.

Foucault parle d’une épistémé des cycles. Des cycles qui durent pendant trois siècles pendant lesquels une grande valeur va prédominer. La grande valeur qu’on appelait « le progrès » sur laquelle reposait la foi en l’avenir, valeur élaborée aux 17ème, 18ème, et 19ème s’est effondrée au vingtième.

Même la valeur travail…
La « Valeur travail » est d’abord une expression marxienne tirée du Capital bien évidemment. Et c’est amusant de voir qu’actuellement, les politiques la reprennent. En réalité c’est une incantation dans l’esprit du temps. On ne parle jamais autant d’amour que dans un couple qui va se séparer. On chante quelque chose dont on n’est pas convaincu.

Voilà typiquement ce qui caractérise la saturation sociétale d’une grande valeur qui a bien marché, bien payé, mais qui ne paie plus ! Les effets de cette saturation, sont rendus visibles par l’émergence de ce qu’on appelle la crise économique. Je ne veux pas dire par là que le travail n’existe plus mais il est relativisé par bien d’autres choses.

A côté de cette fameuse valeur travail, qui est au fondement même de l’économie, sont en train de ressurgir d’autres choses comme l’idée de créativité, de création, le souhait de construire sa vie comme une œuvre d’art. De nombreux aspects comme le jeu et le rêve qui sont des paramètres humains reviennent en force après avoir été délaissés en raison de ce grand mythe du progrès.

Pensez-vous qu’il y ait une crise de conscience globale à ce sujet ?
Il ne faut pas croire que nous vivons là une période exceptionnelle. En tant que sociologue, je recherche les sous-bassement de la vie sociale. La nappe phréatique qui a fait la modernité, ce mythe du progrès, il est tari… Voilà… donc, il faut passer à autre chose.

Alors, quand on regarde au-delà de ceux qui ont le pouvoir de dire et de faire - politiques, universitaires, journalistes - quand on traîne un peu ses guêtres, quand on se promène  tout simplement, on se rend bien compte qu’il n’y a plus cette créance, qu’il n’y a plus cette confiance absolue, qu’il n’y a plus cette conscience de ces grandes valeurs modernes.

Une nouvelle manière d'être ensemble

Diriez-vous qu’on passe d’une valeur à une autre, d’un paradigme à un autre ?
Quand il y a un changement de paradigme, cela se fait dans les cris et les tremblements. Et nous vivons actuellement quelque chose de cet ordre. Mais je préfère utiliser le concept de « saturation ». En chimie, la saturation se produit quand les diverses molécules qui composent un corps donné ne peuvent rester ensemble. Elles divorcent et le corps s’effondre.

Mais, dans le même temps, ces mêmes éléments de base vont rentrer dans une autre composition. Apparaissent alors les prémices d’une nouvelle manière d’être ensemble, d’une nouvelle civilisation, d’un nouveau paradigme. Il est bien évident que cette crise de passage d’un paradigme à un autre est forcément traumatique.

Prenons juste un exemple simple : la fameuse crise existentielle, de l’adolescence. Le petit enfant est bien dans sa tête, bien dans son corps. Et puis tout d’un coup, son corps se boutonne, se craquèle. Ses idées qui étaient assurées ne le sont plus. Avant qu’il retrouve une nouvelle forme d’équilibre, ce n’est pas facile. C’est ce que nous vivons.

Pour revenir à l’histoire des sociétés, prenons l’exemple dont parle Max Weber lorsqu’il évoque l’émergence du monde capitaliste, de la société moderne. Avec la Réforme, il montre dans L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme - le titre de ce livre est suffisamment instructif – qu’un changement dans la conception du monde - la réforme protestante - va conduire au développement du capitalisme, de la société moderne. Et il a une petite phrase - c’est pour cela que je fais ce petit détour - qui dit « on ne peut comprendre le réel qu’à partir de l’irréel, de ce qui est réputé irréel ».

L’irréel, c’est quoi en l’occurrence ?

L’irréel en l’occurence c’est le débat théologique. L’interprétation que l’on va faire du travail, donc des œuvres. Est-ce qu’on attend le résultat des œuvres uniquement dans le paradis ou est-ce qu’au contraire, le fait de voir prospérer ses activités est le signe qu’on était prédestiné au salut !

On voit donc comment « l’irréel » engendre le réel. Quand il y a changement de cycle -et je crois que nous sommes dans un changement de cycle- on est forcément dans un changement de paradigme c’est-à-dire de matrice. Et nos modes de représentation évoluent et produisent des modifications de nos modes d’organisation. Dans ces moments-là, il est peut-être important d’être attentifs justement à cet imaginaire, à ces grandes valeurs qui ne sont pas simplement économiques mais qui ont des conséquences économiques.

Voilà pourquoi je dis qu’il est trop réducteur de voir uniquement ou d’analyser seulement les aspects économiques de cette crise. Il faut venir en-deçà, il faut voir qu’il y a un sous-sol à tout cela. La révolution freudienne a montré que l’individu ne peut pas se comprendre par sa seule partie émergée et qu’il existe aussi le côté immergé toujours présent, l’inconscient. À bien des égards, il est important d’être attentif à cet inconscient collectif.

L'imagination au pouvoir

Que se passe-t-il aujourd’hui dans l’inconscient collectif ?
On voit comment pendant longtemps a prédominé la figure de Prométhée, celui qui vole le feu aux dieux. Il va  engendrer le règne de la technique et du travail. Ces valeurs prométhéennes sont de trois ordres : la foi en l’avenir, la raison et le travail. Et je dirais que les trois siècles qui viennent de s’écouler, de diverses manières, en les nuançant, en les complexifiant, ont mis l’accent sur l’impératif catégorique du travail : « tu dois travailler… ».

Kant montre comment il y a réalisation de soi par le travail. Deuxième facteur : la prévalence de la raison : on sait où on va, l’être ensemble va être rationalisé. Le troisième élément, c’est la foi en l’avenir qui produit le grand mythe du progrès à partir du 19ème. Voilà le tripode de l’inconscient collectif moderne. Pour moi, ce cycle commencé au 17ème s’achève dans les années 1950.

Aussi tôt que cela…

Oui. Très souvent on pense que les années 60, Berkeley 64 où 68 en Europe marquent la fin de la grande période moderne. Mais le processus avait débuté dans les années 50 quand se produisit une esthétisation de l’existence avec l’invention du « design ». On a décidé de rendre belle la casserole !

Voilà un petit truc de rien du tout, un petit détail, mais il s’agit d’un geste essentiel qui consiste à esthétiser la fonctionnalité. L’invention du design, implique que l’on ne va pas être uniquement attentif à la fonctionnalité des choses.  Les années 60 vont traduire cette tendance politiquement. Et cela donne le slogan : « on n’a pas envie de perdre sa vie à la gagner ».

Autour des années 80-90, cette conception revient en force. Aujourd’hui, elle s’affiche, s’affirme, émerge partout. Pour laisser place à quoi ? A un nouveau moment qui aurait pour principe non plus les grandes valeurs prométhéennes, mais les valeurs dites « dionysiaques ».On passe de Prométhée à Dionysos.

Conséquences ?
D’abord on va intégrer des paramètres qu’on avait laissé de côté jusque là : le rêve, le jeu, l’imaginaire. Ensuite, ce n’est pas simplement la raison qui sera au pouvoir mais aussi l’imagination. Enfin, ce n’est pas le futur qui sera visé mais le présent. Voilà trois valeurs alternatives aux trois grandes valeurs qui ont fait la modernité. C’est ce passage d’un ensemble à un autre qui marque la crise, même si on n’en est pas conscient. C’est en tout cas mon hypothèse.

L’idée qu’on pouvait tout maîtriser s’affaisse

Avec ces nouvelles valeurs y a-t-il encore un pilote dans l’avion de l’histoire ?
C’est une prétention, une paranoïa de croire qu’on peut tout gérer, tout régler, qu’il faut qu’il y ait un pilote dans l’avion. On peut imaginer que, tout comme une vie individuelle est faite d’une succession de hasards, la vie d’une civilisation soit aussi chaotique. C’est vrai qu’a prédominé cette prétention à prévoir, à pouvoir tout maîtriser.

Cherchons-en la racine. Descartes : « L’homme maître et possesseur de la nature ». On a dans cette petite formule tout ce qu’on a ingurgité sans bien y faire attention, ce qu’on a sucé avec le lait maternel dans la petite enfance, au moment où se constitue la vraie culture.

Et voilà que l’idée qu’on pouvait tout maîtriser, le social comme la nature, s’affaisse. Et on se rend compte que le social n’est pas aussi maîtrisable que cela, que cette nature n’est pas aussi maitrisable que cela, qu’il y a des sursauts qui surviennent, qu’il y a du chaos dans tous les sens du terme. Il n’y a pas de pilote dans l’avion, c’est le tragique de l’existence…

Comment passe-t-on d’un paradigme à un autre ? Comment voyez-vous les choses, à la lumière de ce qui a pu se passer par ailleurs quand on a déjà changé de paradigme dans l’Histoire ?

Les historiens ont appelé les trois siècles qui viennent de s’écouler « l’ère des révolutions ». Il y en a eu beaucoup : 1789, 1830, 1848, 1917, et puis la queue de comète qu’ont constituée les révoltes ou les  révolutions juvéniles dans les années 60.

Cette ère des révolutions a été marquée par des ruptures brutales. Je suis de ceux qui disent que nous sommes à la fin de l’ère des révolutions. On pourrait plutôt assister à un processus de capillarisation. Un des grands penseurs français qui a bien vu cela, c’est notre ami et regretté Jean Baudrillard qui parlait de viralité pour décrire la manière dont les choses vont se répandre : comme un virus, par contamination.

D’abord la saturation des grandes valeurs modernes, travail, foi en l’avenir, raison. Et puis, l’émergence progressive dans la vie quotidienne, dans les petites choses de rien du tout, mais par contamination et par viralité, d’un autre ensemble de valeurs. Si je penche pour cette hypothèse c’est parce qu’il est faut tenir compte, de l’Internet.

Dans le fond, l’horizontalité de la toile est en train de diffuser ces valeurs alternatives. Ce qui fait qu’il n’y aura peut-être pas nécessité de quelque chose de brutal. Par sédimentation, on va prendre conscience que ce n’est plus le travail qui est la grande valeur essentielle.

Le retour des tribus

De quoi parlez-vous précisément ? Est-ce que vous pouvez nous donner un ou deux exemples ?
Le culte du corps. Si on reprend une idée de Michel Foucault, le 19ème siècle a fondé comme seule légitimité du corps, le fait qu’il soit producteur et reproducteur. Moi, j’ai employé le terme d’« épiphanisation » du corps pour décrire une autre manière de voir le corps : le corps que l’on habille, la mode, le corps que l’on pare, la cosmétique, le corps que l’on soigne, la musculation et d’autres perspectives de cet ordre.

Qu’est-ce que ça veut dire le corps ?  C’est un hédonisme latent, pas simplement un producteur ou un reproducteur. Il vaut pour lui-même, Un autre élément dans le débat actuel : l’individualisme. C’est d’une sottise absolue ! Les journalistes, les universitaires ont des phrases toute faites du genre : « compte tenu de l’individualisme contemporain ». 

J’ai écrit un livre, il y a maintenant quelques temps, qui s’appelait Le temps des tribus. Je voulais rendre attentif au tribalisme, c’est-à-dire au fait que ce n’est plus simplement l’individu qui va contracter avec d’autres individus le contrat social.

Pour le meilleur et pour le pire, on assiste au retour des tribus musicales, sportives, sexuelles, religieuses, et tout à l’avenant. Une simple constatation : regardez comment le mot « contrat » est en train de laisser la place, sans qu’on y fasse attention, au mot « pacte ». Ce glissement du contrat au pacte montre que ce n’est plus l’individualisme contractuel qui va prévaloir, mais l’émotionnel de la tribu.
 
Voici un deuxième exemple : dans la vie quotidienne : le corps est valorisé, la tribu est privilégiée. Ce n’est pas simplement la raison qui prévaut, mais on assiste au retour de l’émotionnel, un terme auquel on n’est pas attentif, qui est un néologisme  fabriqué par Max Weber. Il s’agit d’une ambiance dans laquelle on baigne qui nous dépasse. On est pensé plus qu’on ne pense, on est agi plus qu’on agit. C’est ça l’émotionnel. Alors voilà, ces trois exemples qui me paraissent importants.


Le corps, l’émotionnel, la tribu… N’est-ce pas aussi le produit de la civilisation moderne ?

Ce que vous dîtes, c’est la poule et l’œuf. Qui est-ce qui est le premier ? Je n’en sais rien. Ma position n’est pas une recherche du pourquoi des choses. Je préfère voir le comment, c’est-à-dire faire une description la plus fidèle possible, c’est ainsi que je conçois le travail sociologique. Le comment, c’est ce que je vous ai dit : on n’est plus confronté à un individu rationnel qui va agir politiquement.

Au contraire, avec ces formes émotionnelles, pour le meilleur et pour le pire, on va se rassembler. Il  a été intéressant de constater, lors des récentes émeutes en Lettonie et en Bulgarie dans le contexte de la crise, que ce n’était pas les syndicats ou les partis qui appelaient à manifester, mais le buzz. On voit comment la diffraction s’opère horizontalement. Il se produit un rassemblement au-delà des formes habituelles, rationnelles, soit syndicales, soit partisanes, qui ont bien marqué la modernité.

Voilà des petits changements qui me paraissent vraiment très intéressants. Les flashs-mob marquent sans doute un ras-le-bol, une insatisfaction de fond, mais peuvent aussi manifester le simple plaisir ludique de se rassembler à un moment donné. Il y a là quelque chose qui n’est plus simplement du ressort de l’individu rationnel. Et il me semble que l’intelligentsia est particulièrement déphasée pour comprendre cela  parce qu’elle a été formée par cette conception très contractuelle, très rationnelle. On est perdu devant l’émergence de quelque chose qui est hystérique, c’est-à-dire qui vient du ventre et plus simplement du cerveau.

Nouvelles formes de solidarité

Voilà qui n’est pas forcément très rassurant !
A partir du constat que je viens de faire, comment va-t-on vivre ensemble ? C’est une question effectivement. Soyons sûrs toutefois  que ce ne sera pas en dupliquant les modèles anciens que nous en sortirons. Un type d’équilibre peut s’établir entre ces tribus. Il y a deux scénarios possibles. Celui qui vous fait peur, qui peut nous faire peur et qui est plausible, le scénario de la barbarie.

Après tout il n’est pas improbable.  Mais il existe un autre scénario, que j’ai appelé  d’un mot un peu savant- je m’en suis expliqué dans mes divers livres- c’est celui de « synesthésie ».

La synesthésie est une métaphore médicale. Les scientifiques montrent comment, dans un corps, il y a synesthésie quand il y a un bon ajustement des divers organes les uns par rapport aux autres, des solides et des fluides. C’est la synesthésie dont parlent les médecins. Le psychologue montre la même chose quand il étudie le petit enfant qui apprend à marcher. Il tombe, il se cogne, il est attiré par quelque chose qui brille, ça saigne, puis tout d’un coup : synesthésie, c’est-à-dire sensation de l’espace et de la marche.

Je propose de parler d’une synesthésie sociétale qui impliquerait que la société avance par essais et erreurs avant de trouver une sensation de marcher équilibrée.  Pourquoi le corps social ne trouverait pas cette synesthésie, à savoir l’ajustement des diverses tribus les unes par rapport aux autres, entre ce qui est stable et ce qui est mouvant.

Et l’on verra du coup l’émergence de nouvelles formes de solidarité, de nouvelles formes de générosité, le développement du caritatif, du bénévolat… des choses qui dans le fond ne peuvent pas s’interpréter d’un point de vue strictement rationnel mais qui n’en sont pas moins vraies. Voilà mon hypothèse : une synesthésie sociétale… mais je dis bien seulement après une mort symbolique, car le sang va couler nécessairement.

Biographie : Michel Maffesoli est un sociologue français né en 1944. Son dernier ouvrage est Qui est vous Michel Maffesoli ? (entretiens avec Christophe Boursellier).

Regards sur la crise, réflexions pour comprendre la crise… et en sortir, ouvrage collectif dirigé par Antoine Mercier avec Alain Badiou, Miguel Benasayag, Rémi Brague, Dany-Robert Dufour, Alain Finkielkraut…, Paris, Éditions Hermann, 2010.
Michel Maffesoli : «on assiste au retour des tribus»



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