Message au Président : présider est une fonction. Pas un métier!
Mardi 27 Juillet 2010 à 12:01 | Lu 17510 fois I 55 commentaire(s)
Philippe Bilger a été juge d’Instruction et avocat général. Il est actuellement magistrat... En savoir plus sur cet auteur
En se comparant dans un discours plaintif aux ouvriers du chantier naval de Saint-Nazaire, Nicolas Sarkozy a hérissé les poils de Philippe Bilger. Président de la République n'est pas un métier mais une fonction. Et le chef de l'Etat serait bien inspiré de s'en souvenir et d'assumer sa suprême fonction avec humilité.
Mazarine Pingeot a souligné à juste titre que le président de la République n’exerçait pas un métier mais assumait une fonction et que cette différence était fondamentale (nouvelobs.com). Il me semble que cette analyse mérite d’être approfondie. D’autant plus qu’à Saint-Nazaire, Nicolas Sarkozy s’est adressé aux ouvriers des chantiers navals de cette manière : « Votre métier est dur, le mien aussi. Mais je le fais ! » (Le Figaro). Cette comparaison laisse entendre que l’activité d’un président, aussi importante soit-elle, ne relèverait pas d’un autre registre que celui de ces ouvriers ou, plus généralement, de l’ensemble des travailleurs de ce pays. Il y aurait là une forme de modestie démocratique qui pourrait séduire si la légère vanité de la « dureté » alliée au « je le fais » n’était pas déjà de nature à troubler.
Profondément, comment ne pas constater que le président de la République, en effet, n’a pas un emploi similaire aux autres mais qu’une fonction lui a été dévolue ? Le vote des citoyens, qui l’a porté à la tête de la France, ne lui a pas assigné une tâche ordinaire, un métier. Le président est seul et ses obligations, ses droits et ses devoirs sont uniques. Honneur, charge, mission, destin, mandat, fonction : autant de termes appropriés pour désigner l’action d’un quinquennat. Ils révèlent ce que celle-ci a de spécifique, de noble et de gratuit. Rien ne serait plus absurde que de l’assimiler à une « super-profession » alors que la présidence de notre République manifeste la considération majoritaire qui a été octroyée à un homme et appelle le service éminemment singulier qu’on attend de lui.
Ce n’est pas la première fois que Nicolas Sarkozy affirme qu’il s’adonne au dur métier de présider et qu’il y est irremplaçable. Il répète volontiers :« Si je ne fais pas le travail, qui le fera ? ». Son prédécesseur a été moqué pour son immobilisme et tout est fait pour instiller dans l'esprit public qu'il n'y a pas véritablement d'alternative.
Dans cette fausse banalisation de la charge suprême, on perçoit, en même temps qu’une volonté d’être célébré, un désir d’être plaint. Il conviendrait presque de remercier le président pour avoir bien voulu occuper une place à laquelle toute sa vie pourtant il a aspiré. Alors qu’il a sollicité nos suffrages, nous devrions pourtant lui être reconnaissants pour l’accueil qu’il leur a réservé. J’ose dire qu’un président de la République, déplorant la « dureté » de son métier, se trompe et sur la nature de ce pour quoi il a été investi et sur le discours qu’on espère de lui. Ses vacances sont suspectes - le président Obama en fait les frais actuellement - et les récriminations lui sont interdites parce qu'indécentes. Un honneur, quelles que soient les immenses difficultés qu’oppose la réalité aux projets politiques, demeure de manière indivisible un honneur. Au sein des pires épreuves, la seule manière de remercier le peuple de vous avoir élu, c'est de garder une inaltérable bonne humeur démocratique. Un président n'a pas le droit de se lever « du mauvais pied ».
Entendre Nicolas Sarkozy se comparer - à son avantage - aux ouvriers des chantiers navals est inadéquat parce que leurs travaux de chaque jour n’ont rien à voir avec ceux d’un président - et guère pertinent pour lui puisqu’il n’est pas un salarié ordinaire au service de l’Etat. ll ne peut nourrir d'autre ambition que d'être l’incarnation exemplaire, incomparable et jamais plaintive de la République.
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