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Ménard a-t-il le droit de défendre la peine de mort ?

Mercredi 24 Mars 2010 à 17:01 | Lu 14059 fois I 235 commentaire(s)

Philippe Bilger
Philippe Bilger a été juge d’Instruction et avocat général. Il est actuellement magistrat... En savoir plus sur cet auteur

Bien qu'en désaccord avec l'opinion de Robert Ménard qui s'est déclaré partisan de la peine de mort «dans certaines circonstances», le blogueur Philippe Bilger s'insurge contre la bien-pensance accusant celui-ci d'avoir «dérapé» alors qu'il a simplement usé de sa liberté d'expression.


Le terme « dérapage » est beaucoup utilisé. De moins en moins pour les voitures, de plus en plus pour la pensée.

Dernière avancée toute récente : Robert Ménard, sur France Inter, le 21 mars, a formulé une opinion et pourtant Guerric Poncet que je ne connais pas écrit sur lepoint.fr que Ménard « a peut-être dérapé ». L’adverbe est rassurant mais il n’empêche qu’on stoppe juste au bord du précipice. Un peu plus, et nous étions tous obligés d’arrêter de brasser des idées et de soutenir des points de vue.

Il est vrai que Robert Ménard, naïvement, absurdement, s’était permis de parler de la peine de mort, osant déclarer que pour lui, « elle n’est pas un problème » et « qu’être partisan de la peine de mort, ça ne fait pas de vous un monstre ». Il aurait dû savoir qu’il y a des sujets qu’on n’a plus le droit de traiter ou alors coeur et sensibilité en avant, toutes voiles humanistes (selon la définition qu’en donnent les gardiens de la décence moderne) déployées. Robert Ménard qui a l’habitude désastreuse, quand on lui demande un avis, de n’écouter que lui-même a aggravé son cas en évoquant Marc Dutroux dont la condamnation à mort ne l’aurait pas affligé (JDD.fr sous la signature irréprochable d’Anne-Charlotte Dusseaulx).

L’animateur de France Inter est, paraît-il, demeuré « interloqué ». Pourtant, Ménard n’avait rien fait qui offense la pudeur ou porte atteinte à la convivialité même radiophonique. Il avait seulement exprimé une opinion mais qui ne fait plus partie de celles que les diktats contemporains jugent conformes à la bienséance. Sur la peine de mort, il convient d’être, dans un soupir ou un hurlement, « contre ». On n’aurait pas imputé à Robert Ménard de « déraper » si comme tout le monde il avait proféré ce que les autres exigeaient d’entendre, étaient sûrs qu’il dirait. Il est insupportable, ce Ménard, avec son goût des mauvaises surprises ! L’alternative était pourtant simple : être hostile à la peine de mort ou la désapprouver !

Ce débat avait été suscité par la situation, au Texas, d’un condamné à mort dont l’exécution est programmée pour le 24 mars. Apparemment, un certain nombre d’éléments peuvent laisser craindre une erreur judiciaire au sujet de laquelle Robert Ménard était sur la même ligne inquiète que ses interlocuteurs (Le Figaro, Le Monde). Il soulignait seulement qu’on pouvait à la fois être très attentif aux dysfonctionnements graves de la justice et ne pas refuser l’application de la peine de mort en certaines circonstances.

Il me semble toutefois que là réside le problème qui devrait conduire Robert Ménard à penser plus loin. En effet, pour ma part j’ai toujours considéré que l’argument central contre la peine de mort était, bien plus que la morale ou le leurre de l’utilitarisme social, la certitude qu’une sanction absolue était inconcevable dans le cadre d’une justice qui ne l’était pas. Autrement dit, séparer, comme Robert Ménard souhaite le faire, les vices de la justice de l’adhésion à la peine de mort me semble une démarche qui fait perdre sa cohérence à la dénonciation, précisément parce que la justice est imparfaite. Difficile de prétendre que les possibles, voire probables, dysfonctionnements de la justice américaine ne doivent avoir aucune incidence sur les exécutions au Texas. Il y a du doute dans les décisions judiciaires mais on tuerait tout de même à coup sûr !

On aura compris qu’heureux de l’abolition et assuré que j’aurais toujours refusé de requérir la peine de mort, je n’en suis pas pour autant un malade des interdictions. Je ne veux pas fermer les bouches, encore moins sur les sujets où un désaccord est forcément stimulant. Je ne donne pas des leçons de morale à mes contradicteurs mais je jouis de leur liberté. Il n’y a pas que des assoiffés de sang d’un côté et, de l’autre, des vertueux à célébrer. Ce qui me semble scandaleux n’est pas que Robert Ménard ait dit ce qu’il avait à dire - et que ce soit choquant pour les uns ou réconfortant pour les autres n’a rien à voir dans cette affaire - mais  qu’on ose qualifier une opinion de « dérapage » en s’émouvant de propos qui n’ont à être frappés d’aucune illégitimité sauf à interdire tout ce qui est minoritaire (à supposer que Ménard en l’occurrence le soit ?). On n’est pas loin d’un monde qui va vouloir faire taire tous les dissidents : on les poursuit ou on les réprimande. Grâce à la justice ou à une morale qui étouffe plus qu’elle ne libère. Les « mauvais » citoyens sont mis au coin de la société. On va les inscrire à l’école de la pensée convenable au cours primaire !

Au fond, je voudrais que tous nous devenions des Voltaire au petit pied. Pour que nos adversaires aient le droit de parler. Et de tout.









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