Marianne2 2012

Même Guaino le dit : Sarkozy est brutal

Mardi 3 Janvier 2012 à 18:01 | Lu 13556 fois I 24 commentaire(s)

Philippe Bilger
Philippe Bilger a été juge d’Instruction et avocat général. Il est actuellement magistrat... En savoir plus sur cet auteur

« Nicolas Sarkozy gère tout à l'affect. La contrepartie de l'affect, c'est la brutalité », a déclaré récemment Henri Guaino au Journal du Dimanche. Espérons pour lui que le Président ne lui tiendra pas rigueur pour son excès de franchise...


Ce n'est pas pour rien que certaines personnalités politiques passionnent presque plus par leur psychologie qu'à cause de leur action. Il n'y a pas forcément, de la part du citoyen, une curiosité malsaine, indiscrète.

Il y a en effet des caractères qui occupent tout l'espace, à ce point ostensibles par leurs traits positifs et négatifs qu'ils focalisent l'attention. Il y a des tempéraments qui sont des mondes à eux seuls. Le président de la République, à l'évidence, relève de cette catégorie, puisque, pour le pire ou le meilleur, son être cache les réussites de sa politique ou oblige à le contourner pour les applaudir.

Il n'y a pas de grande intelligence sans intuition d'autrui, sans compréhension des mécanismes intimes. Sans lucidité sur les ombres et les lumières qui composent un paysage humain, surtout infiniment proche de soi.
Henri Guaino a donné une parfaite illustration de cette empathie critique même si probablement le conseiller spécial n'a pas désiré qu'on tire des conséquences trop négatives de son analyse du président. Même si le premier connaît le second mieux que personne au point de s'être longtemps glissé avec volupté dans sa peau intellectuelle et politique à l'occasion de certains discours qui ont fait date.

Pourtant, quel féroce et pertinent éclairage sur Nicolas Sarkozy que celui proposé par Henri Guaino : « Nicolas Sarkozy gère tout à l'affect. La contrepartie de l'affect, c'est la brutalité » (JDD).
L'observation nous touche d'autant plus qu'avant même d'appréhender le cas présidentiel, notre quotidienneté nous a sans doute permis souvent de constater le couple indissociable formé par une extrême sensibilité avec une vigoureuse rusticité, voire vulgarité pour ne pas dire plus.

Il est patent que dans l'univers de l'âme et des tréfonds, le saut est considérable, sans la moindre pause en état d'équilibre, entre les subjectivités exacerbées, narcissiques et susceptibles et les tempéraments autoritaires, impérieux et dominateurs quand les premières ont été offensées et que les seconds n'éprouvent que l'envie de se venger des blessures causées.

Il est clair que cette brutalité qui apparaît alors est une force de faible, un coup de poing au figuré sur l'autre parce l'autre a malmené le sentiment intime que l'on avait de soi. Quand l'affect est partout, la menace est universelle et il n'est pas une seconde qui ne soit porteuse d'un risque pour son intégrité psychique. On a le droit de s'interroger sur les effets ravageurs, dans une pratique de rapports de force et de séduction alternés, d'un affect qui, pour être présidentiel, n'est pas plus protégé que celui du commun des mortels.

« Sarko sur le divan nous entraîne avec lui »

Henri Guaino, le plus simplement du monde, explique ainsi beaucoup des comportements de Nicolas Sarkozy. Son indulgence qui dure, surprenante même au regard de certaines transgressions, à partir du moment où l'affect s'en mêle encore. Quand ce dernier est vidé de sa substance et que la machine du coeur tombe en panne, la brutalité prend la relève et l'Etat a oscillé ainsi, en beaucoup de circonstances nationales aussi bien qu'internationales, entre un président désireux d'être aimé et un chef d'Etat, déçu, remplaçant le faux dur par le vrai Matamore.
Certes, il existe d'autres facettes qui mériteraient de venir enrichir la dualité fondamentale relevée par Henri Guaino. Mais elles ne prendraient du sens qu'à partir de cette dernière.

Un mouvement étrange se produit quand on cherche ainsi à pénétrer les arcanes d'une personne publique dont on ne raffole pas forcément. D'une part, on n'écarte pas l'idée que cette structure de caractère vous émeut parce qu'elle est celle, peu ou prou, de gens que vous pouvez fréquenter et que peut-être même elle n'est pas très éloignée de vous-même.

D'autre part — j'ai souvent remarqué cela aux assises —, décrire les obscurités d'une personnalité, faire remonter à la surface, fût-ce pour les dénigrer, les tendances peu reluisantes, a bizarrement pour conséquence moins de vous dresser contre la première et les secondes que de vous associer à elles par une sorte d'humanité solidaire. Il n'est pas moi, mais ce que j'ai trouvé en lui, paradoxalement, me le rend proche. Au-delà de nos divergences et de nos antipathies, quelque chose nous rassemble : c'est notre compassion pour la pauvre bête humaine que nous sommes tous, délestés de nos oripeaux.
Sarko sur le divan nous entraîne avec lui.

Retrouvez Philippe Bilger sur son blog.

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