Marianne2 2012

Martin Hirsch a «le cœur à gauche», mais l'éthique sous les talons

Vendredi 5 Novembre 2010 à 20:21 | Lu 24682 fois I 48 commentaire(s)

Emmanuel Lévy et Gérald Andrieu - Marianne

Incroyable imbroglio à la séance de l'Assemblée du jeudi 4 novembre. Trois députés ont voulu s'attaquer aux indemnités de Martin Hirsch. Une belle occasion, pour l'ancien Haut-commissaire au gouvernement de se refaire une virginité d'homme de gauche.


«Vengeance », on veut le « faire taire ». Ah, la belle romance que voilà. Signée Martin Hirsch, elle a fait l’ouverture de toutes les radios ce vendredi. Depuis son départ du gouvernement, la caution « Abbé-Pierre-j’ai-du-cœur-regardez-comme-il-penche-à-gauche » de Nicolas Sarkozy a décidé de se refaire une virginité après trois années de bons et loyaux services comme Haut-commissaire. Pour ce faire, ce professionnel de la com (1) et de l’indignation a pondu à la va-vite, il y a quelques semaines, un livre sur les conflits d’intérêts (c’est à la mode paraît-il. Du moins, c’est ce qui se dit dans les couloirs du ministère du Travail…). Mais Martin Hirsch est bien trop malin pour s’attaquer aux vrais — les gros, les moches, les sales et qui puent — conflits d’intérêts, hormis peut-être ceux du secteur médical qu’il connaît parfaitement. Qu’importe : l’opération fonctionne à plein, les médias en font leur invité permanent pendant plusieurs jours et Martin Hirsch s’offre une nouvelle vertu.

Hier soir, on apprenait par l’AFP que trois députés UMP peu inspirés (Bernard Debré, Nicolas Dhuicq et Louis Giscard d'Estaing) lui offraient, bien malgré eux, un supplément de cette belle virginité qu’il voudrait tant retrouver. Dans son livre Pour en finir avec les conflits d'intérêts (2), « Hirsch le chevalier blanc » pointait du doigt notamment le conflit d’intérêt entourant la personnalité de Jean-François Copé, président du groupe UMP au Palais-Bourbon et par ailleurs… avocat d’affaires.
Fallait-il y voir une attaque sabre au clair d’Hirsch contre Copé ? Une attaque au coupe-ongles plutôt. Ce conflit d’intérêts-là existe bel et bien et il y a tout lieu de le dénoncer. Ce qui a été fait à de multiples reprises. En long et en large même et depuis fort longtemps d’ailleurs. Mais quand Hirsch s’y intéresse, on voit là, gros comme une maison, une stratégie finaude pour se refaire une belle santé d’homme de gauche sans peur et sans reproche. Le think tank Terra Nova a d’ailleurs récemment fait appel à lui pour bosser sur le projet de la présidentielle et notamment le concept de « réforme » (sic). Ou quand Terra Nova, la boîte à idées du PS sert de sas de décontamination à Martin Hirsch...

Mais voilà donc que trois députés UMP décident de déposer un amendement visant à trancher dans le gras des indemnités (près de 9 200 euros net par mois !) perçues par Martin Hirsch en tant que président de l'Agence du service civique (ASC). Insupportable pour Hirsch qui se sent obligé d’en faire des caisses sur l’antenne d’Europe 1 sur le thème ou presque « regardez-comme-les-agents-de-Copé-veulent-me-faire-taire-moi-qui-ait-eu-le-courage-de-dire-l’indicible» : « On m'accuse de crime de lèse-conflit d'intérêts. La prochaine étape sera-t-elle la déchéance de ma nationalité française puisque cette offensive fait suite à celle selon laquelle on voudrait que je n'aie pas le droit de parler de conflits d'intérêts parce que mes parents ont été des réfugiés pendant la guerre ? »



La gauche tombe dans le panneau en dénonçant à l’Assemblée, à l’image du député socialiste de la Loire Régis Juanico, un amendement « téléguidé par M. Copé », « malveillant », « malvenu » et « mesquin ». Tout ça n’est pas faux. Mais l’opération « réhabilitation de Martin Hirsch » touche au but : la gauche vole à son secours, la boucle est presque bouclée. Et l’amendement va finalement être retiré après demande du gouvernement. Finalement,  Copé a, involontairement, rendu un fier service au Haut-commissaire désireux de trouver son boulot de dans deux ans, un maroquin dans le futur gouvernement de la gauche...


Mais revenons malgré tout aux indemnités de ce héros des temps modernes qu’est Hirsch. D’où vient la différence entre les 160 000 euros que les députés ont voulu sucrer à l’Agence, censés représenter l’indemnité et les 111 400 euros indiqués par Martin Hirsch lui-même ? Marianne a donc demandé au secrétaire général de l’Agence du service civique. Les charges, pardi ! Martin Hirsch tourne donc à « 9 264 euros par mois ou 111 000 euros par an », comme nous le précise l’ASC. D’où il ressort 49 000 euros de cotisations patronales et salariales annuelles.


Pour l’heure, celui qui ne s’oublie jamais (Martin préside l’Agence dont Hirsch, ex-haut commissaire, a piloté la création !) sait aussi ne pas oublier ses proches. Quand on connaît l’angoisse des personnels de cabinets ministériels à se trouver une place, papa Hirsch n’a pas joué les ingrats avec eux. L’essentiel de son cabinet de Haut-commissariat se retrouve dans l’Agence. Son « dir cab », la petite trentaine, la dirige même. Question pépettes aussi, Martin Hirsch n’a pas été ingrat. Les annexes budgétaires donnent de l’Agence, un joli profil. Cet opérateur dispose de treize postes équivalents temps plein pour un budget de 1,240 million d’euros. Secrétaires comprises, la masse salariale pour chacun de ces postes est de 95 400 euros annuels, de l’ordre de 5 500 euros nets mensuels. Presque 2,5 fois la rémunération moyenne dans la fonction publique d’Etat. Mais à l’ASC, comme ailleurs, la moyenne écrase la réalité. Nul doute que les dirigeants et cadres principaux de l’Agence perçoivent une rémunération proche de celle de leur Président, quand les secrétaires lambda doivent tourner au mieux autour de 2 000 euros. C’est vrai, finalement, qu’il a du cœur ce Martin Hirsch…  


En réalité, l'équation fut simple: garder leur salaire de cabinet à ses collaborateurs une fois ceux-ci recasés dans l'Agence. Selon nos informations, la manipulation n'a pas échappé au contrôle budgétaire qui aurait déclaré ces rémunérations « non conformes ».


Il se pourrait d'ailleurs que la question des émoluments au sein de l'Agence resurgisse lors de l'examen de la loi de finance au Sénat. Si Jean-François Copé n'a pas apprécié le passage que lui a réservé Martin Hirsch dans son bouquin, Gérard Longuet, lui, s'était fâché tout rouge contre celui qui lui est apparu comme « un faux-jeton ».


La vindicte de Longuet viendrait comme une seconde lame sur le cas Martin Hirsch. Elle conforterait dans ce cas encore plus le label « gauche » de l'impétrant. Mais la mise sous les projecteurs des comptes de l'ASC et avec elle, sans doute ceux de l'ANSA, l'Agence chargée du RSA (sur laquelle travaille actuellement la Cour des comptes) risquent de coûter cher à l'ex patron d'Emmaüs. Du moins on ne peut que l'espérer si la gauche souhaite renouer avec une forme élémentaire d'éthique de la politique.



(1) Il intervenait d’ailleurs, ce vendredi, devant les étudiants du CFJ.

(2) Aux éditions Stock. 162 pages. 12 euros.










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