Marianne2 2012

Marine Le Pen «vote» Montebourg : la stratégie des Possédées de Loudun

Lundi 10 Octobre 2011 à 18:01 | Lu 27326 fois I 21 commentaire(s)

Gaël Brustier - Tribune

Docteur en science politique et socialiste, partie prenante du staff d'Arnaud Montebourg, Gaël Brustier analyse la mue du Front National engagée par Marine Le Pen. « Quel que soit le sujet – laïcité, écologie, école, service public – le FN a compris qu’il fallait tirer profit d’un relatif consensus populaire sur ces sujets en même temps qu’il pouvait ainsi introduire la discorde chez ses adversaires », observe-t-il.


Marine Le Pen aime la guerre de mouvement. Incontestablement la lepénisation est un sport de combat auquel il va falloir s’habituer. Depuis de longs mois, Madame Le Pen a engagé une mue du Front National. Elle n’est pas moins « extrémiste » qu’hier. Elle est extrémiste différemment. Elle l’est en s’adaptant à la sociologie du pays, aux paniques morales des sociétés occidentales et aux carences béantes de la social-démocratie européenne.
 
Deux phénomènes nourrissent Marine Le Pen : la « bonne conscience » d’une certaine gauche et l’inconscience d’une droite en voie de radicalisation. C’est d’ailleurs là que Marine Le Pen est habile : elle joue de l’une et de l’autre, provoquant les cris d’orfraie de l’une et le suivisme de l’autre. 
 
Ceux qui pensent que la stratégie de Marine Le Pen est de prendre le chemin de Gianfranco Fini se trompent, car le leader italien a opéré la mue du MSI en Alleanza Nazionale puis en Futuro e Liberta dans un contexte très particulier marqué par la concurrence avec une autre extrême droite, radicale et xénophobe. La Lega Nord avait déjà doublé le MSI sur les questions liées à l’immigration depuis la fin des années 1980. Marine Le Pen vise à devenir une extrême-droite de gouvernement d’ici quelques années. Elle peut y parvenir.
 
Au besoin, elle s’entoure de personnalités esseulées (qui ne représentent souvent qu’elles mêmes et leurs frustrations) qui lui permettent de faire croire à un élargissement de son influence aux « élites » alors qu’il y a moins de hauts fonctionnaires ou d’universitaires au FN qu’il n’y en avait en 1995. Cependant, elle parvient ainsi à bâtir un parti Potemkine : l’élargissement de l’extrême droite vers les élites et l’élargissement concomitant de sa base idéologique vers les idées républicaines ou de gauche sont deux des mythes que Marine Le Pen fait vivre, en bénéficiant d’une certaine complaisance de ceux qui aiment jouer à se faire peur sans s’en prendre aux causes du succès du Front National. Elle n’a rien inventé. La thèse du changement cosmétique n’est d’ailleurs qu’une explication parcellaire de la réalité de la mutation droitière. Le FN mute en même temps qu’il joue au poisson pilote. Quel que soit le sujet – laïcité, écologie, école, service public – le FN a compris qu’il fallait tirer profit d’un relatif consensus populaire sur ces sujets en même temps qu’il pouvait ainsi introduire la discorde chez ses adversaires.
 
On peut être certain que, pour continuer de progresser, Marine Le Pen se saisira bientôt du « vivre-ensemble » et d’idées très consensuelles. Elle avait d’ailleurs soufflé à son père de se rendre à Valmy avant l’élection de 2006 et c’est assez étrangement que le vieux leader de l’extrême droite, jadis contempteur de la « Ripoux-blique », s’est fait l’avocat, la semaine passée sur Radio Courtoisie de … 1789 !
 
Le FN emprunte d’ailleurs beaucoup aux autres partis extrémistes européens. En Autriche, c’est un parti néolibéral et pangermaniste qui se mit à défendre le Sozial Heimat Staat et l’indépendance autrichienne. Ce même parti – le FPÖ – s’était déjà nourri de la vague écologiste du début des années 2000 contre la mise en service de la centrale nucléaire tchèque de Temelin….
 
Il ne faut pas oublier non plus la capacité traditionnelle de l’extrême droite à se saisir des thèmes de gauche (Bruno Mégret n’avait-il pas manifesté quelque velléité d’adhésion à ATTAC en 1999 ?), des mythes de gauche (Robert Brasillach ne manquait jamais de déposer son bouquet de violettes au Mur des Fédérés), des codes graphiques de gauche (détournements classiques des affiches du Che par les nationalistes-révolutionnaires ou des affiches de 68 par des groupes d’extrême droite) et même, plus récemment, de thématiques propres à quelques syndicat(s) réformiste(s)...

Rien de neuf sous le soleil, si ce n’est cette sorte de paresse intellectuelle présente à gauche qui consiste soit à s’affoler de pareille manœuvre soit à y chercher des traces de connivence pour les besoins de luttes internes et d’un inconscient hérité des procès staliniens. On a vu réapparaitre des listes de suspects, des accusations péremptoires (« Marine Le Pen dit qu’elle est proche de vous ! Expliquez-vous ! ») et quelques Vichinsky cathodiques et autres accusateurs publics de télé-réalité chargés de dénoncer ceux qui parleraient des sujets dont se saisit abusivement le FN : libre-échange, monnaire, services publics, laïcité… L’antipopulisme et la prolophobie sont les dernières armes d’un conformisme intellectuel confiné dans la « zone verte » du néolibéralisme finissant.
 
Marine Le Pen sert évidemment ceux qu’elle prétend combattre. Madame Parisot tente de faire croire qu’elle est le dernier rempart de la démocratie en publiant un livre contre Madame Le Pen, qu’elle sert objectivement par les revendications néfastes d’un MEDEF obnubilé par la destruction de l’Etat social...

Nous vivons, avec la montée du Front National, dans le monde intellectuel et politique, une nouvelle affaire des « Possédées de Loudun ». Marine Le Pen pointe ceux dont « elle se sent proche » et ils sont instantanément expédiés aux bûcher. Pratique, commode et peu original. Ceux qui seraient tentés de se servir de la perversité (politique) de Marine Le Pen en seront pour leurs frais… en attendant ils auront fait du mal à la gauche et à la République par « bonne conscience », c’est sans doute là l’essentiel pour eux, mais il n’auront pas mené le combat essentiel : celui pour le combat culturel qui permettrait pourtant d’en finir une bonne fois avec cette famille de rentiers du malheur que sont les Le Pen.








LES PLUS de Marianne
  • Revue Web personnalisée
  • Les Unes de Marianne2
  • Le MAG en PDF 24h avant !

Abonnez-vous à la Newsletter de Marianne
Recevez tous les jours les meilleurs articles de Marianne2.fr


Dans cette rubriqueSur Marianne vous aimez