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Marie NDiaye: retour sur une figure française, l'intellectuel

Elie Arié - Médecin | Jeudi 12 Novembre 2009 à 14:01 | Lu 8104 fois

Elie Arié resitue l'affaire Raoult-NDiaye dans la longue histoire des relations entre le intellectuels et le pouvoir.




Les propos anti-sarkozystes du dernier prix Goncourt, la remarquable romancière Marie NDiaye, et la grotesque réaction d’Eric Raoult , lui opposant un imaginaire « devoir de réserve » ( qui rappelle la justification, par Georges Pompidou, de l’obligation faite à l’ex-ORTF de ne pas critiquer le gouvernement au prétexte qu’elle serait « la voix de la France ») repose le vieux problème français du rapport des intellectuels à la politique…même si l’analogie entre « romanciers » (qui suppose une certaine forme de talent) et « intellectuels » (qui suppose un certain niveau de culture, littéraire ou scientifique, ce qui n’est pas pareil…) est assez superficielle.

On évitera d’abord l’amalgame avec le jdanovisme, qui a imposé aux intellectuels soviétiques l’obligation de soutenir la politique du pouvoir –non seulement sur le fond de leur pensée, mais aussi dans sa forme, condamnant toute dérive esthétisante jugée « bourgeoise et réactionnaire » - et écartant de toute possibilité d’expression publique  les autres ; en France, le rapport entre les  intellectuels et le pouvoir s’est établi spontanément, sans aucune contrainte venue d’ « en haut », et pour cause : l’irruption  des « intellectuels » en politique est, au départ, un rapport d’hostilité au pouvoir.

On fait habituellement remonter cette spécificité française à l’affaire Dreyfus, où, face à une idéologie nationaliste fondée sur la « race », se sont dressés des gens de culture (de toutes sortes de cultures) au nom de la justice, c’est-à-dire de valeurs universelles : l’ Université s’est confondue avec l’ Universel.

Issus de cette filiation, les intellectuels français , de droite comme de gauche se sont, sous la IIIème République, positionnés, dans leur grande majorité, dans une attitude de critique de principe du pouvoir : défenseurs de l’absolu, de l’intemporel et de l’intransigeance des idées face au relativisme de tout régime parlementaire qui ne peut fonctionner que sur la base des alliances négociées, on compterait sur les doigts d’une main (Alain) ceux qui, durant cette période, ont défendu la cause peu exaltante du « moins mauvais compromis possible du moment» : personne n’avait alors remarqué la contradiction qu’il y avait entre les positions toujours radicales –donc simplistes- des intellectuels, et  les discours nécessairement nuancés auxquels devait conduire la connaissance  plus approfondie de la complexité du réel.

La période de l’ Occupation n’a pas  modifié cet état des choses : si on a vu de nombreux intellectuels (Drieu la Rochelle, Maurras, Brasillach, etc.) se ranger aux côtés du pouvoir, ce fut pour défendre ce mouvement au discours absolu, universaliste et à l’ambition  intemporelle (« le Reich de mille ans ») que fut le nazisme.

Mieux vaut s'appeler Laporte que Debray


Changement important de cap, mais pas de nature, à la Libération : discrédités par la collaboration, les intellectuels de droite se sont tus, et le marxisme du « parti des fusillés » est devenu la référence commune de la majorité des intellectuels français, résumée par la célèbre formule du plus prestigieux d’entre eux, Jean-Paul Sartre : « Un anticommuniste est un chien ». Epoque marquée par cette terrible démission de l’intelligence de la célèbre phrase « Plutôt avoir tort avec Sartre que raison avec Aron », et le mépris envers ceux qui ne se sont pas laissés embrigader (Camus, Lévi-Strauss, Aron, Foucault, etc.) et qui sont évidemment ceux dont l’œuvre a le mieux survécu.

 Dans la préface à la première édition française, datant seulement de 1999,  de son célèbre ouvrage « L'Age des extrêmes : Le court XXe siècle, 1914-1991 », l’historien britannique marxiste Eric Hobsbawm explique pourquoi son livre, paru en anglais en 1994, et traduit en un vingtaine de langues, a été refusé par plusieurs éditeurs parisiens, dont les éditions Gallimard représentées par Pierre Nora : pour lui, les intellectuels français cherchaient alors à se faire pardonner leur passé marxiste, préoccupation qui n’existait pas dans le monde anglo-saxon, où l’ouvrage a connu un succès mérité, notamment dans les milieux universitaires des Etats-Unis.

On peut dater la rupture des intellectuels français avec la gauche de l’accession au pouvoir de celle-ci en 1981, avec un gouvernement auquel participaient des ministres communistes : ce fut alors la rude découverte de la complexité du réel et des lendemains qui chantent faux, et l’interrogation de Max Gallo (alors porte-parole du gouvernement) sur « Le silence des intellectuels », dont il espérait le soutien enthousiaste.
  Aujourd’hui, désorientés par la découverte (bien tardive) des crimes du stalinisme sur lesquels beaucoup d’entre eux avaient choisi de s’auto-censurer (mais un « intellectuel » qui s’auto-censure est-il encore un intellectuel ?) et par la mondialisation qui a rebattu les clés d’une nouvelle lecture du monde (que sont les maoïstes devenus ?) , les intellectuels ont abandonné leurs engagements aveugles au profit de la profondeur de leur réflexion et renoncé à des embrigadements réducteurs. De ce passé révolu, il ne reste que l’habitude, pour chaque parti politique, d’afficher, en période de campagne électorale, un « comité de soutien «  dans lequel quelques intellectuels sont perdus au milieu d’une foule de vedettes de la chanson, du spectacle et du sport, dont la signature est bien plus recherchée : et, pour devenir Ministre, mieux vaut aujourd’hui s’appeler Bernard Laporte que Régis Debray.




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