Marie Holzman : le prix Nobel fait connaître Liu Xiaobo en Chine
Lundi 11 Octobre 2010 à 11:01 | Lu 4660 fois I 12 commentaire(s)
Propos recueillis par Régis Soubrouillard
Qualifiée par la Chine de «dévoiement», l'attribution du Prix Nobel de la Paix à Liu Xiaobo pourrait entraîner une crispation de Pékin alors que la France sollicite son soutien pour la présidence du G20, et où se poursuivent des négociations tendues sur la réévaluation du Yuan. La sinologue Marie Holzman n'exclut pas l'émergence de débats et tensions au sein d'un pouvoir pragmatique, engagé dans une course folle à la croissance économique, mais relativement isolé sur la scène internationale.
Ce prix Nobel de la Paix est le premier Nobel attribué à un chinois. Dans quelle mesure, prend-il un sens différent au Nobel attribué en 1989 au Dalaï Lama ?
Marie Holzman: Un des arguments du Parti Communiste Chinois, c’est que les démocrates occidentaux veulent provoquer l’explosion de la Chine. Donner le Prix Nobel à un Tibétain, c’était une façon de soutenir la cause tibétaine et le combat autonomiste. C’était un argument très facile à utiliser pour le Parti et tous les Chinois se sont montrés solidaires du Parti. Ce serait exagéré de dire que ce prix Nobel est passé comme une lettre à la poste mais presque parce que c’était un argument que le Parti pouvait utiliser à son compte.
Dans le cas de Liu Xiaobo, c’est très différent, on le ressent déjà sur les commentaires sur Internet, les gens qui s’expriment disent souvent « on a un vrai prix Nobel pur jus Chinois. Il est né en Chine, il travaille en Chine et il est même en prison en Chine. Un vrai Chinois ! ». Pour les Chinois, c’est même un choc, parce que la plupart ne le connaissent pas et malgré la censure et les contrôles imposés par le régime, son nom circule sur Internet. Il y a plein de Chinois qui passent leur temps sur twitter…
Obama et Hillary Clinton ont demandé sa libération immédiate, comment comprenez-vous l’absence de réactions de Nicolas Sarkozy ?
M. H. : Je pense qu’il est surtout préoccupé par son G8 et son G20, il comptait tellement sur le soutien de la Chine pour l’aider et il est sans doute très échaudé par les réactions chinoises suite à sa rencontre avec le Dalaï lama au cours de l’hiver 2007-2008.
Ce prix Nobel arrive à un moment où les négociations Europe-Asie sur la monnaie et la réévaluation du Yuan sont très tendues. Est-ce que vous pensez que cela peut avoir des répercussions sur les négociations ?
M.H. : Il y a deux écoles : ceux qui pensent que les Chinois ont raison de tenir et d’autres qui pensent qu’ils ont tellement de bons du Trésor, qu’à force de les accumuler, s’ils ne réajustent pas leur monnaie, leurs bons du Trésor ne valent plus rien parce qu’ils ne peuvent plus les monnayer alors qu’en réajustant leur monnaie, ça augmente un peu les prix à l’exportation mais ça rééquilibre un peu l’économie mondiale. C’est vrai que le fait que les prix des produits chinois montent comme ça, ce n’est pas bon pour eux, ils vont finir par ne plus avoir de clients. Je ne suis pas économiste, mais ça me semble être une mesure de bon sens de rééquilibrer, même dans leur intérêt. Cela me paraît inévitable, même si les signaux qu’ils envoient en ce moment, ne vont pas dans ce sens-là.
Est-ce que vous craignez des réactions hostiles du gouvernement chinois à l’égard de Liu Xiaobo ou des milieux dissidents ?
M.H. : J’ai des amis qui ont manifesté leur joie vendredi après l’annonce de l’attribution du Prix Nobel. Ils tous été ramassés par la police, mais ils ont tous été libérés dans la soirée. C’est sûr que le pouvoir ne va pas laisser les gens manifester, mais ce n’est pas ce que j’appelle des arrestations, ce sont des mesures de force. Ils ne vont pas les envoyer en prison pour 10 ans. S’ils prennent ce genre de mesures, ce sera dans six mois.
Concernant Liu Xiaobo, tant qu’il aura toute l’attention mondiale focalisée sur lui, ils ne vont pas le relâcher, mais il y a peu de chances qu'il subisse des mesures de rétorsion. Les Chinois sont plus malins que ça. En revanche, il risque de lui arriver ce qui est arrivé à la plupart des dissidents chinois célèbres, c’est qu’il va être expulsé de Chine.
Wei Jingsheng, le « père de la dissidence chinoise », aujourd'hui en exil aux Etats-Unis, a eu des mots très durs envers Liu Xiaobo le qualifiant de « modéré prêt à collaborer avec le régime communiste » ? Comment vous comprenez cette réaction ?
M.H. : C’est une tragédie. C’était au contraire le moment de dire que ce Prix Nobel était un encouragement à tous les démocrates Chinois, toutes tendances confondues parce que Wei Jingsheng n’est pas tout seul. D’autres dissidents ou intellectuels chinois ont critiqué cette récompense. Cela montre l’état des dissensions au sein de ce mouvement. Des dissensions idéologiques ; des restes de comportements de gardes rouges quelque part car ils sont tous passés par la révolution culturelle et ils sont tous dans une culture de la confrontation. Des dissensions soigneusement entretenues par le pouvoir car il y a beaucoup d’infiltrations. Cela provoque des relations très conflictuelles parmi eux.
Certains analystes estiment que le premier ministre chinois, Wen Jiabao, est un réformiste, décidé à réformer le système à son rythme et que le Nobel risque, au contraire, de crisper le gouvernement chinois et de casser ce mouvement. Qu'en pensez-vous ?
M.H. : A l’évidence, cela va provoquer des vives tensions. Il va y avoir des crispations épouvantables pendant un moment mais la suite est un grand point d’interrogation. Ou bien, ils vont se durcir encore plus et être encore plus répressifs, comme ils étaient en train de le faire. Le Parti était engagé dans une véritable stratégie de tension et le Prix Nobel peut avoir un certain impact. Cela provoquera des fissures au sein du Parti. Certains n’y seront pas insensibles et utiliseront des arguments du style : « maintenant qu’on est arrivé au sommet de notre puissance économique, on a gagné les porte monnaies, il faut gagner les cœurs ».
Dans une interview récente à CNN, Wen Jiabao a effectivement parlé d’ouverture à la démocratie, mais cela fait longtemps qu’il ne faut plus écouter les dirigeants chinois mais regarder ce qu’ils font. Il a dit ça en Turquie face à des journalistes étrangers pour faire de la communication. Sur les chaines chinoises, ces extraits-là ont été coupés.
Il y a des commentaires de dissidents, je pense à Dai Xing dans Libération, qui dit que « Wen Jiabao pourrait gagner le prix du meilleur acteur de Chine ».
Si Wen Jiabao veut montrer sa bonne volonté, il a une occasion en or, il dit « on libère Liu Xiabao ». Il le libère et c’est réglé.
Marie Holzman: Un des arguments du Parti Communiste Chinois, c’est que les démocrates occidentaux veulent provoquer l’explosion de la Chine. Donner le Prix Nobel à un Tibétain, c’était une façon de soutenir la cause tibétaine et le combat autonomiste. C’était un argument très facile à utiliser pour le Parti et tous les Chinois se sont montrés solidaires du Parti. Ce serait exagéré de dire que ce prix Nobel est passé comme une lettre à la poste mais presque parce que c’était un argument que le Parti pouvait utiliser à son compte.
Dans le cas de Liu Xiaobo, c’est très différent, on le ressent déjà sur les commentaires sur Internet, les gens qui s’expriment disent souvent « on a un vrai prix Nobel pur jus Chinois. Il est né en Chine, il travaille en Chine et il est même en prison en Chine. Un vrai Chinois ! ». Pour les Chinois, c’est même un choc, parce que la plupart ne le connaissent pas et malgré la censure et les contrôles imposés par le régime, son nom circule sur Internet. Il y a plein de Chinois qui passent leur temps sur twitter…
Obama et Hillary Clinton ont demandé sa libération immédiate, comment comprenez-vous l’absence de réactions de Nicolas Sarkozy ?
M. H. : Je pense qu’il est surtout préoccupé par son G8 et son G20, il comptait tellement sur le soutien de la Chine pour l’aider et il est sans doute très échaudé par les réactions chinoises suite à sa rencontre avec le Dalaï lama au cours de l’hiver 2007-2008.
Ce prix Nobel arrive à un moment où les négociations Europe-Asie sur la monnaie et la réévaluation du Yuan sont très tendues. Est-ce que vous pensez que cela peut avoir des répercussions sur les négociations ?
M.H. : Il y a deux écoles : ceux qui pensent que les Chinois ont raison de tenir et d’autres qui pensent qu’ils ont tellement de bons du Trésor, qu’à force de les accumuler, s’ils ne réajustent pas leur monnaie, leurs bons du Trésor ne valent plus rien parce qu’ils ne peuvent plus les monnayer alors qu’en réajustant leur monnaie, ça augmente un peu les prix à l’exportation mais ça rééquilibre un peu l’économie mondiale. C’est vrai que le fait que les prix des produits chinois montent comme ça, ce n’est pas bon pour eux, ils vont finir par ne plus avoir de clients. Je ne suis pas économiste, mais ça me semble être une mesure de bon sens de rééquilibrer, même dans leur intérêt. Cela me paraît inévitable, même si les signaux qu’ils envoient en ce moment, ne vont pas dans ce sens-là.
Est-ce que vous craignez des réactions hostiles du gouvernement chinois à l’égard de Liu Xiaobo ou des milieux dissidents ?
M.H. : J’ai des amis qui ont manifesté leur joie vendredi après l’annonce de l’attribution du Prix Nobel. Ils tous été ramassés par la police, mais ils ont tous été libérés dans la soirée. C’est sûr que le pouvoir ne va pas laisser les gens manifester, mais ce n’est pas ce que j’appelle des arrestations, ce sont des mesures de force. Ils ne vont pas les envoyer en prison pour 10 ans. S’ils prennent ce genre de mesures, ce sera dans six mois.
Concernant Liu Xiaobo, tant qu’il aura toute l’attention mondiale focalisée sur lui, ils ne vont pas le relâcher, mais il y a peu de chances qu'il subisse des mesures de rétorsion. Les Chinois sont plus malins que ça. En revanche, il risque de lui arriver ce qui est arrivé à la plupart des dissidents chinois célèbres, c’est qu’il va être expulsé de Chine.
Wei Jingsheng, le « père de la dissidence chinoise », aujourd'hui en exil aux Etats-Unis, a eu des mots très durs envers Liu Xiaobo le qualifiant de « modéré prêt à collaborer avec le régime communiste » ? Comment vous comprenez cette réaction ?
M.H. : C’est une tragédie. C’était au contraire le moment de dire que ce Prix Nobel était un encouragement à tous les démocrates Chinois, toutes tendances confondues parce que Wei Jingsheng n’est pas tout seul. D’autres dissidents ou intellectuels chinois ont critiqué cette récompense. Cela montre l’état des dissensions au sein de ce mouvement. Des dissensions idéologiques ; des restes de comportements de gardes rouges quelque part car ils sont tous passés par la révolution culturelle et ils sont tous dans une culture de la confrontation. Des dissensions soigneusement entretenues par le pouvoir car il y a beaucoup d’infiltrations. Cela provoque des relations très conflictuelles parmi eux.
Certains analystes estiment que le premier ministre chinois, Wen Jiabao, est un réformiste, décidé à réformer le système à son rythme et que le Nobel risque, au contraire, de crisper le gouvernement chinois et de casser ce mouvement. Qu'en pensez-vous ?
M.H. : A l’évidence, cela va provoquer des vives tensions. Il va y avoir des crispations épouvantables pendant un moment mais la suite est un grand point d’interrogation. Ou bien, ils vont se durcir encore plus et être encore plus répressifs, comme ils étaient en train de le faire. Le Parti était engagé dans une véritable stratégie de tension et le Prix Nobel peut avoir un certain impact. Cela provoquera des fissures au sein du Parti. Certains n’y seront pas insensibles et utiliseront des arguments du style : « maintenant qu’on est arrivé au sommet de notre puissance économique, on a gagné les porte monnaies, il faut gagner les cœurs ».
Dans une interview récente à CNN, Wen Jiabao a effectivement parlé d’ouverture à la démocratie, mais cela fait longtemps qu’il ne faut plus écouter les dirigeants chinois mais regarder ce qu’ils font. Il a dit ça en Turquie face à des journalistes étrangers pour faire de la communication. Sur les chaines chinoises, ces extraits-là ont été coupés.
Il y a des commentaires de dissidents, je pense à Dai Xing dans Libération, qui dit que « Wen Jiabao pourrait gagner le prix du meilleur acteur de Chine ».
Si Wen Jiabao veut montrer sa bonne volonté, il a une occasion en or, il dit « on libère Liu Xiabao ». Il le libère et c’est réglé.
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