Marianne2 2012

Liu Xiaobo ou la nouvelle insolence diplomatique chinoise

Dimanche 27 Décembre 2009 à 14:13 | Lu 7304 fois I 28 commentaire(s)

Philippe Cohen
Journaliste à Marianne, rédacteur en chef de Marianne2.fr et co-responsable du service politique... En savoir plus sur cet auteur

Liu Xiaobo, l'un des auteurs de la Charte 08, vient d'être lourdement condamné à 11 ans de prison par la "justice" chinoise. Si cette décision est évidemment politique, elle n'est pas évidente à décrypter : s'agit d'éradiquer toute velléité intérieure à la Chine d'opposition au PCC? Ou bien la condamnation est-elle surtout destinée à faire méditer les dirigeants occidentaux sur le nouveau rapport de forces entre la Chine et les pays avec lesquels elle commerce ?


Réponse du web chinois à la requête qui combine onze dans sa requête avec ans
Réponse du web chinois à la requête qui combine onze dans sa requête avec ans

Les bureaucraties totalitaires sont souvent drôles. Mêmes quand le sujet ne s'y prête pas. Et même quand elles n'ont pas envie de rigoler.
Quand on tape le nom Liu Xiabo sur le Google en Chine, le fameux dissident chinois qui vient d'être condamné à 11 ans de prison, on obtient la réponse habituelle du web chinois : « recherche interdite ». Mais si on tente l'item « 11 ans », le système répond plus poliment  : « Désolé, en raison de la législation et des directives politiques, cette page n'est pas accessible pour le moment ».

Comment interpréter une condamnation aussi sévère d'un homme dont le seul crime a été de publier, avec d'autres, la Charte 08 proposant aux dirigeants chinois de faire évoluer le régime vers une démocratisation?
S'agit-il d'intimider les autres dissidents ? Bien entendu, il est toujours bon de faire savoir aux opposants ce qu'ils encourent réellement à combattre le régime et revendiquer la démocratisation. Mais il faut aussi tenir compte de la faiblesse de l'opposition démocratique : un an après son lancement et malgré une très large diffusion en occident, la Charte 08 n'a été signée que par 10 000 personnes, qui, pour la plupart, ne vivent pas en Chine. Elle effraye bien moins la direction du PCC que les mouvements populaires de protestation sociale qui essaiment sporadiquement dans tout le pays. Et les dirigeants de Pékin savent bien que le peuple est fort indifférent à la revendication démocratique : les gens qui vivent à Pékin en témoignent, la jeunesse étudiante chinoise, par exemple, n'a plus rien à voir avec ce qu'elle était en 1989, et le pays est profondément dépolitisé.

En l'absence de toute justification de cette décision inique, il est permis de formuler une hypothèse : et si le geste des dirigeants chinois était dirigé non pas vers l'intérieur mais vers l'extérieur, c'est-à-dire les diplomaties américaines et européennes ? Et si Pékin voulait signifier à ses partenaires qui, comme la France, considèrent la Chine comme un élément indispensable à la reprise économique, qu'on ne pouvait pas avoir à la fois le beurre et l'argent du beurre, c'est à dire les contrats chinois et les droits de l'homme en Chine ?

Le beurre des droits de l'homme et l'argent des contrats chinois ?


Avant même le verdict, l'insolence de la déclaration du porte-parole du ministère des Affaires étrangères, Jiang Yu, plaide en tout cas pour cette hypothèse : « La publication d'une soi-disant déclaration par des membres de certaines ambassades étrangères en Chine constitue une ingérence grossière dans la justice chinoise et une violation des dispositions pertinentes de la Convention de Vienne sur les relations diplomatiques. La Chine y exprime son vif mécontentement. Nous demandons aux pays concernés de respecter la souveraineté judiciaire de la Chine et de ne plus s'immiscer dans les affaires intérieures de la Chine. ». On peut être d'accord avec Marie Holzman, qui explique la lourdeur de la condamnation par  le fait que la Chine est aujourd'hui sûre de sa puissance au plan international et qu'elle entend bien faire comprendre à ses partenaires la vanité et l'incongruité de leurs gesticulations en matière de droits de l'homme. Quant au choix de la date, il parait surtout motivé par le souhait de ne pas être importuné par les journalistes du monde entier en vacances de Noël.

Si cette hypothèse se vérifiait, le silence de François Fillon, alors qu'il était à Pékin juste avant ce procès, a dû satisfaire les dirigeants chinois. Surtout quand son cabinet a précisé que le premier ministre français était là pour parler business et non droits de l'homme.
Nul doute que désormais, la ligne Fillon sera donnée en exemple par les diplomates chinois. Elle correspond bien à l'idée nouvelle du rapport de force que se font les dirigeants chinois : pour eux, les autres pays doivent aujourd'hui respecter la Chine, c'est-à-dire honorer ses représentants officiels, et renoncer à leur imposer « une méthode de gouvernement. » Pour Pékin, la démocratie n'est pas un universalisme, mais un choix politique intérieur dont l'efficacité reste à démontrer. Contrairement à ce que prétendent ses dirigeants, la Chine ne souhaite pas simplement refuser toute ingérence dans ses affaires, mais offrir un modèle alternatif qui est aujourd'hui entendu par de nombreux états dans le monde, et pas seulement des « états-voyous ».








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