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Libération: drôle de grève, drôle d'ambiance

Vendredi 13 Février 2009 à 07:00 | Lu 11896 fois I 54 commentaire(s)

Régis Soubrouillard
Régis Soubrouillard
Régis Soubrouillard
Journaliste à Marianne, plus particulièrement chargé des questions internationales En savoir plus sur cet auteur

Cela fait maintenant trois jours qu'une salariée de Libération a entamé une grève de la faim dans le hall du journal afin de protester contre son licenciement. Une forme de protestation qui renvoie le journal à son turbulent passé mais qui est loin de faire l'unanimité au sein du journal. Ambiance pesante à Libé.


(photo : luc legay - Flickr - cc)
(photo : luc legay - Flickr - cc)
« Libération, de Sartre à Rotschild », le titre d’un ouvrage de Pierre Rimbert paru en 2005. Changement d‘époque, changements de méthodes. Libé est devenu à bien des égards un journal comme les autres, mais surtout une entreprise où avec l’arrivée d’actionnaires extérieurs, l’esprit managérial l’a emporté sur l’esprit d’impertinence des débuts.

Ce ne sont plus les journalistes de Libération qui dans les pages « société » d’un journal engagé font écho aux mobilisations, grèves de salariés menacés, ici ou là, de licenciements.
C’est désormais à l’intérieur même des locaux du journal que les salariés se mobilisent contre les menaces qui pèsent sur leurs emplois. Une mobilisation qui a pris une tournure radicale avec la grève de la faim entamée par Florence Cousin, il y a deux jours dans les locaux du journal.

Grève de la faim dans le hall de Libé
Petit rappel des faits : Licenciée le 26 janvier dernier pour une faute « qualifiée de réelle et sérieuse » par la direction, Florence Cousin, qui refuse son licenciement, a opté pour une méthode de protestation radicale. Cette secrétaire de rédaction qui affiche 25 ans de maison a entamé une grève de la faim.  Sans se prononcer sur le fond, les syndicats dénoncent les méthodes de la direction. Une brutalité inconnue jusqu’ici et qui contraste avec l’image « sociale » du journal. Selon la déléguée CGT, Fatima Brahmi, la direction «a monté le dossier depuis longtemps, en faisant des copies des pages du journal dont Florence s'occupait pour montrer que cela n'allait pas. Ce n'est pas dans les habitudes de Libération. Ils ont attendu la fin de sa protection juridique liée à ce poste d'élue du personnel pour la licencier ». Compte tenu des difficultés rencontrées par le titre, un licenciement pour faute grave lui épargnera le versement de lourdes indemnités... 

Déjà mardi, une quarantaine de salariés du journal s’étaient réunis dans le hall de Libé  pour protester contre « le premier licenciement contraint de l’histoire du journal » alors que devait se tenir un conseil de surveillance en la présence des actionnaires de Libé, notamment d’Edouard de Rotschild. La direction a également annoncé huit à neuf suppressions de postes pour 2009, tout en précisant que ces départs seront négociés.  

Libé encore rattrapé par son passé ?
« L’affaire » est d’autant plus sensible à Libération qu’elle renvoie au « flamboyant » et turbulent passé du titre. Florence Cousin est une cégétiste tendance Mao. Son geste en est d’autant plus significatif. Ancien correspondant de Libé à Nantes, ex-animateur du syndicat «Paysan Travailleur», Jean-Paul Cruse, une figure de Libé, avait entamé une grève de la faim à Libération en 1981 au moment où Serge July avait mis la main sur le journal.

Lemondereel.fr, site d'obédience mao (!), n’a d’ailleurs pas tardé à récupérer cette affaire et la transformer en acte symbolique de résistance: « l'âme pure des Maos brille à nouveau dans les yeux des enfants de toutes les Résistances du Monde, qu'ils soient salariés du journal, dont quelques journalistes, ou Gavroche » - basané - de nos banlieues vivantes, avenir de la France, venus hier, à quelques-uns - détachement d'avant-garde - lui apporter chaleur et soutien, dans le hall froid où, au troisième jour, elle a dû remplacer la chaise des premières heures, sous sa couverture rose, par un lit de camp » écrit le site dans une prose qui rappelle la poésie dégoulinante et verbeuse du Grand Timonier.

Appelés aujourd’hui à se prononcer sur une grève contre tout départ contraint après le licenciement d'une salariée, les salariés ont repoussé cette proposition lors d'un vote : 132 contre, 46 pour et 8 votes blancs. Ce qui n'a pas empêché les délégués de la CGT du Livre de rendre visite au directeur de Libération Laurent Joffrin pour lui annoncer qu'ils allaient soutenir la grèviste de la faim, y compris en laissant entendre qu'ils pourraient empêcher le quotidien de sortir un de ces jours. Une menace dont la portée est sans doute limitée par  le vote des salariés de Libération même et surtout s'il a un goût quelque peu amer : si l'entreprise Libération, proche du dépôt de bilan, n'est guère dans une situation propice aux grèves (ou en tout cas à la non-parution), le départ de Florence Cousin sans un centime d'euro d'indemnité ne serait-il pas  immoral dans une communauté de travail où des dizaines de salariés sont partis avec des «gros» chèques ?








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