Lévi-Strauss sans formolPhilippe Cohen - Marianne | Mercredi 4 Novembre 2009 à 14:00 | Lu 13638 fois
La mort de l'ethnologue a initié nombre de commentaires et d'éloges mielleux, faisant de l'ethnologue l'inventeur de l'anti-racisme ou du développement durable. Voilà qui incitait à y regarder de plus près...Depuis la mort de Claude Lévi-Strauss, l'humeur médiatique dégouline d'un miel écœurant. Ah, que le grand homme était grand, ah, comme il a jeté les bases scientifiques de la fraternité et de l'antiracisme, ah comme il a inventé le développement durable bien à l'avance et avant tous ! Tournez manèges médiatiques, et que je te repasse le héros du jour en collage de sons à la Caroline Cartier (« Cartier Libre » sur France Inter) pour montrer qu'il aurait été à fond contre l'idée de l'identité française ; et que te fais circuler une ronde des tweets de toutes les couleurs et en toutes les langues... Or, quelques jours avant sa mort, un blogueur, Hank, dont la chronique avait été signalée par Didier Goux , exhumait une citation sur l'islam qui, dans certains milieux, suffirait à faire passer le grand homme pour un vulgaire lepéniste : « ll m’a fallu rencontrer l’Islam pour mesurer le péril qui menace aujourd’hui la pensée française. Je pardonne mal au premier de me présenter notre image, de m’obliger à constater combien la France est en train de devenir musulmane. Chez les Musulmans comme chez nous, j’observe la même attitude livresque, le même esprit utopique, et cette conviction obstinée qu’il suffit de trancher les problèmes sur le papier pour en être débarrassé aussitôt. A l’abri d’un rationalisme juridique et formaliste, nous nous construisons pareillement une image du monde et de la société où toutes les difficultés sont justiciables d’une logique artificieuse, et nous ne nous rendons pas compte que l’univers ne se compose plus des objets dont nous parlons. » (Tristes tropiques, 1955).
En réalité, l'ethnologue, partant de son expérience de la poussée de l'islam en Inde et attirant le regard sur ce phénomène, dénonçait le dogmatisme islamique, miroir de la pensée française en vogue : l’utopisme socialiste. So what ?
Ouvrons à présent Race et histoire, l'un de ses rares ouvrages lisible pour le grand public, commande de l'UNESCO au début des années 1950 et censé fonder l'antiracisme contemporain. Bien sûr, Levi-Strauss s'inscrit en faux contre les préjugés racialistes, quoiqu'en manifestant une forme d'indulgence à l'endroit du triste Gobineau. Mais il répugne tout autant à construire « une doctrine raciste à l'envers » (1), et montre qu'il convient, pour répondre aux préjugés racistes, d'accepter que pour l'homme de la rue, l'évidence, au sens ethnique, des races s'impose en voyant « ensemble un Africain, un Européen, un Asiatique et un Indien américain » (2). Lévi-Strauss n'hésite pas à poser la question qui tue :« s'il n'existe pas des aptitudes raciales innées, comment expliquer que la civilisation développée par l'homme blanc ait fait des iummenses progrès que l'on sait, tandis que celles des peuples de couleur son restées en arrière, les unes à mi-chemin, les autres frappées d'un retard qui se chiffre par milliers ou dizaines de milliers d'années ? (3) A côté de tel propos, Henri Guaino est un tiermondiste tiermondain... En fait, la supposée supériorité de la civilisation occidentale appelle pour l'ethnologue une réflexion sur l'inégalité des cultures humaines. Mais il y a plus drôle. L'ethnologue semble bien avoir manifesté quelque inquiétude vis à vis de la mode du multiculturalisme et du métissage. Et les journalistes de Libération, qui a consacré un excellent dossier, reconnaissons-le au sujet ce matin, semblent tout désappointés de reconnaître que Claude Lévi-Strauss pensait aussi que les cultures pour survivre, doivent conserver une certaine imperméabilité les unes aux autres. A-t-on jamais entendu quelque chose d'aussi réac ? En fait, non. Mais les commentateurs bien-pensants tentent de réchauffer un Lévi-Strauss qui n'a que peu de rapport avec le théoricien humaniste qui habite leur imaginaire. L'ethnologue n'a jamais souhaité être un intellectuel engagé au sens où l'entendait Sartre et, aujourd'hui BHL ou Glucksman. Son ambition était beaucoup plus importante, inventer une description du fonctionnement de l'humanité à travers un certain nombre de règles, les plus formelles possibles, à l'instar de ce qu'ont tenté de faire les linguistes Saussure ou Jakobson, ses vrais maîtres à penser. Cet horizon théorique, qui, par certains côtés, rapproche l'univers structuraliste du socialisme scientifique (quitte à connaître les mêmes errements), dessine forcément le profil d'un homme froid, plus aimanté par son cabinet de travail que par ce terrain qui fascine tant nos bonnes âmes contemporaines. Mais la mort, autre superbe sujet ethnologique, impose ses figures à l'univers médiatique. Ce matin, Levi-Strauss devait provoquer une bouffée d'humanisme positif. Non seulement parce qu'il galopait encore dans les couloirs de la Maison des Sciences de l'homme à 98 ans et que nous rêvons plus ou moins tous d'en faire autant, mais aussi parce que la bonne conscience contemporaine a formidablement besoin de prophètes. Désarmés parce que morts. (1) Race et histoire, p 9 Folio essais. (2) Idem, p. 23. 3) Idem, p 12. Article corrigé le 4 novembre à 15 h.
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