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Les révoltés de la statistique

Sylvain Lapoix | Mardi 23 Décembre 2008 à 01:49 | Lu 8226 fois

Pour attirer l'attention du public sur un déménagement contraint à Metz, qui ressemble à un démantèlement, un collectif d'agents de l'Insee retarde la publication des indicateurs et bloque le site Internet. Un mouvement qui veut aussi défendre l'indépendance des statistiques publiques face à une communication sarkozyste grosse consommatrice de chiffres.



Manifestation du 2 octobre. Capture : sauvonslastatistiquepublique.org
Manifestation du 2 octobre. Capture : sauvonslastatistiquepublique.org

Entre le gouvernement et l'Insee, la guerre du chiffre est déclarée. Objet du litige : la volonté présidentielle de faire déménager à Metz, en Moselle, jusqu’à 1500 agents de l’Insee, afin de « compenser » économiquement la saignée que représente le départ des régiments qui traditionnellement avaient leurs quartiers en Lorraine. En réponse, les statisticiens s'organisent dans le collectif « Sauvons la statistique publique », qui regroupe aussi des bien des syndiqués (CGT, CFDT, CFTC, SUD, FO, CGC…), que des non syndiqués afin de contrer ce qu'ils vivent comme une tentative d'étouffement de leur métier. Depuis début décembre, le collectif a trouvé une nouvelle arme :  la rétention des indicateurs et des enquêtes (commerce, emploi salarié et évolution des salaires ). A la place, les correspondants de l’Insee reçoivent quelquefois… des pastiches de rapports. Chacun ses armes !

Un blocage volontaire... couvert par la direction
« Nous voulons attirer l'attention des journalistes et du grand public sur la menace qui pèse sur l'indépendance de la statistique publique, explique un membre du collectif à Marianne2.fr. Au début, seule la presse régionale et les sites d'information alternatifs s'intéressaient à nous. Depuis le blocage du site Internet, les 11 et 12 décembre, les grands médias se sont penchés sur notre cas. » Le collectif revendique 150 membres sur les 1500 que compte le siège parisien de l'Insee mais la pétition lancée le 2 octobre a reçu les signatures de la quasi totalité des 5700 employés de l'institut au niveau national, auxquels s’ajoute les 2500 statisticiens travaillant dans les différents ministères.

Décidées par vote en assemblée générale de l'intersyndicale, les retards sont organisés en diluant la responsabilité des agents : plusieurs membres du collectif occupent le bureau du statisticien chargé de la publication et crypte ses fichiers, l'empêchant de les diffuser. La direction, pour sa part, joue la surprise : « nous avons eu quelques perturbations dans la publication de certains indicateurs mais nous nous en sommes excusés, explique-t-on au service de communication. Aucune sanction administrative n'est envisagée : nous préférons régler les problèmes au cas par cas et chercher l'apaisement. » Rien d'étonnant à cela : les 52 directeurs, quasiment l’ensemble de l’encadrement de l’Institut, ont écrit au Premier ministre pour dénoncer le caractère « destructeur » du projet de décentralisation.


Des chiffres sortis de nulle part
Le rapport du directeur général de l'Insee, Jean-Philippe Cotis, remis à François Fillon le 2 décembre était d’ailleurs très critique à l'égard du projet. Craignant « l'évaporation des compétences », il ajoutait : « Comme le suggèrent les expériences passées, les délocalisations de structures administratives sont sources de coûts élevés et débouchent souvent, si l’on n’y prend garde, sur des échecs ». Et de proposer un projet plus modeste, de 400 départs vers la Moselle seulement. Ce qui ne satisfait pas le collectif pour autant :  « Sur 6000 personnes, tous les effectifs qui pouvaient être décentralisés l'ont déjà été, assure une statisticienne. C'est plutôt un coup de plus du président de la République pour affaiblir la statistique. » 


Car Nicolas Sarkozy est un critique régulier des études de l'Institut qu'il juge trop pessimiste, à l'instar de Christine Lagarde. C’est peu dire que la méfiance règne. Le locataire de l'Elysée a débarqué en octobre 2007 le précédent directeur général pour le remplacer par Jean-Philippe Cotis, un économiste  de renom, venu de l’OCDE, certes, mais pas de la maison. Un fait du Prince qui s'ajoute à de nombreuses violations d'embargo sur les statistiques, dont la publication se fait quelquefois au gré des opportunités politiques, et non selon le calendrier exigé par les règles déontologique européennes...


« Le management de Nicolas Sarkozy a besoin d'énormément de chiffres mais pas forcément des nôtres, explique un membre du collectif. Parfois, il sort des « stats » de nulle part, comme les 500000 emplois non pourvus qui ne sont ni une statistique de la Dares, ni une étude de chez nous. » Selon les statisticiens, chaque cabinet ministériel dispose de « personnes qui peuvent produire des chiffres », mais pas dans un grand respect de la rigueur statistique. Pour ses animateurs, la démarche du collectif Sauvons la statistique publique s'inscrit dans le même contexte que la défense de l'indépendance de France télévision : « il n'y a jamais eu autant de réformes s'appuyant sur des chiffres, insiste un statisticien du service démographie. Si on ne sait pas d'où ils viennent et comment ils sont faits, on peut facilement annoncer une baisse du chômage sous les 5% en 2012 sans avoir changé quoique ce soit à la situation de l'emploi. » Raison pour laquelle les retards de chiffre n'ont jamais dépassé une semaine : les statisticiens de l'Insee ne veulent pas laisser le champs libre à Sarkozy.




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