Les nouveaux dirigeants sont les «gagnants» de la financeLes nouvelles classes dominantes et la fin de la civilisation bourgeoise (2/5)Samir Amin | Vendredi 11 Juillet 2008 à 00:44 | Lu 12043 fois
Par Samir Amin, économiste et président du World Forum for Alternatives. Dans le monde capitaliste, les discours idéologiques se modifient. Les «gagnants» sont désormais encensés, au détriment des «perdants», méprisés... et la connivence est une force absolue.
Samir Amin - DR
La nouvelle classe dirigeante se compte sur les doigts de quelques mains, guère plus. De surcroît une bonne proportion de celle ci est constituée de nouveaux venus qui se sont imposés plus par le succès de leurs opérations financières (notamment en bourse) que par leur contribution aux percées technologiques propres à notre époque. Leur ascension ultra rapide fait contraste avec celle de leurs prédécesseurs, qui s’étalait sur de nombreuses décennies. Le foisonnement de l’apparition de «nouvelles pousses» (start up en anglais) présente également une caractéristique nouvelle – l’instabilité extrême entraînant l’échec de pratiquement tous ces ambitieux naïfs, en dépit de la rhétorique élogieuse inconsidérée développée à leur endroit.
Transformation de l'idéologie capitaliste La centralisation des pouvoirs est encore plus marquée que la concentration des capitaux, au niveau des firmes de production comme à celui des conglomérats de contrôle financier. Cette centralisation renforce l’interpénétration des pouvoirs économiques et politiques. Encore une fois non que cette interpénétration soit chose nouvelle. Après tout la nature de classe du pouvoir – fut-il démocratique – signifie que la classe politique dirigeante est au service du capital. Inversement la fortune capitaliste a toujours invité certains hommes du pouvoir à en partager les bénéfices. Mais, semble-t-il, cette interpénétration tend à devenir quasi homogénéisation, ce qui est nouveau, et trouve son expression dans les transformations du discours idéologique. L’idéologie «traditionnelle» du capitalisme plaçait l’accent sur les vertus de la propriété en général, en particulier de la petite – en fait moyenne ou moyenne grande – considérée par sa stabilité comme porteuse de progrès technologique et social. En contrepoint la nouvelle idéologie encense les «gagnants» et méprise les «perdants» sans autre considération. La rhétorique dominante propose en trompe l’œil l’image de succès pour renvoyer les échecs à des circonstances personnelles et par là même évacuer la responsabilité du système social. Doit-on faire observer ici que cette idéologie qui évoque une sorte de «darwinisme social» (la référence à Darwin étant en fait inappropriée) est proche de celle qui règle les rapports à l’intérieur d’une association de malfaiteurs ? Car le «gagnant» a ici presque toujours raison, même lorsque les moyens qu’il a mis en œuvre, s’ils ne tombent pas sous le coup de la loi pénale, frisent l’illégal et en tout cas ignorent les valeurs morales communes. Ceci traduit la connivence entre le monde des affaires et les institutions chargées de l’audit et de la «notation», tout comme la complicité au moins tacite des pouvoirs publics. La rhétorique concernant la transparence n’est, à la lumière de cette réalité, qu’un médiocre discours de propagande. Le modèle américain responsable ? Les spécificités du mode de financement des entreprises aux États-Unis, c’est à dire comme on sait le recours au marché financier (émissions en bourse d’actions et d’obligations) préféré au soutien des banques et/ou de l’État (par le canal d’institutions publiques spécialisées), sont, dit-on, à l’origine de cette conjonction. C’est partiellement vrai. Car il reste que les modèles allemand et japonais qui privilégient l’intégration financière banques/entreprises ou celui de la France assis sur les interventions des institutions financières d’État, n’ont pas préservé les systèmes européens en question des dérapages en cours allant dans le même sens. S’il en est ainsi c’est parce que la raison fondamentale des évolutions en question réside dans le niveau élevé de centralisation du capital, sans commune mesure avec ce qu’il était il y a trois décennies. La «connivence» entre le pouvoir «économique» et le pouvoir «politique» qui fusionnent pour devenir le pouvoir tout court renvoie à ce que Marx et Braudel ont dit du capitalisme : qu’il n’est pas réductible au «marché» (comme le répète ad nauseam le discours dominant), mais au contraire s’identifie dans les pouvoirs «au-dessus du marché» (les oligopoles, l’État). Que cette connivence aujourd’hui, dans le «nouveau capitalisme», soit d’une force équivalente à ce qu’elle était aux débuts du capitalisme (dans la République de Venise administrée comme une société anonyme des plus riches marchands, ou à l’époque «colbertiste» et «élizabethienne» des Monarchies absolues), après avoir été fortement atténuée aux XIXe et XXe siècles, témoigne seulement que le système est bien devenu obsolète, entré dans la phase de sénilité. Lire aussi le premier épisode sur les nouvelles classes dominantes et la fin de la civilisation bourgeoise.
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