Les Chambres de commerce ont aidé l'ex-tortionnaire argentin à se recyclerSylvain Lapoix | Vendredi 11 Avril 2008 à 13:25 | Lu 9979 fois
Mario Alfredo Sandoval, ancien agent de la junte argentine, est bel et bien en France : Marianne2 a trouvé des documents qui attestent de son entrée dans les plus hautes sphères de l'intelligence économique nationale à destination de l'Amérique du Sud.
Quelle meilleure planque que les hautes sphères de l'économie pour fuir la justice revancharde d'une ancienne junte d'Amérique latine ? Ancien membre de l'Université de Marine de Buenos Aires, la police politique du régime du général Videla en Argentine, Mario Alfredo Sandoval a effectivement plutôt intérêt à jouer profil bas. Son dossier à la Commission nationale sur les personnes disparues plaide contre lui depuis que l'ancien président argentin Nestor Kirchner a remis en cause, en 2005, les lois d'amnistie des militaires et policiers ayant participé à la répression de la dictature des années 1976 à 1983. Une journaliste du quotidien argentin Pagina 12 l'a aperçu dans l'énigmatique Conseil de défense et de sécurité nationale créé par Nicolas Sarkozy en janvier dernier. Mais plutôt que l'aide à la libération d'Ingrid Betancourt, hypothèse qui avait été formulée, il semblerait bien que celui qu'on surnommait «la grillade» (Churrasco) ait préféré le cercle feutré des experts de l'intelligence économique, discipline de haute volée d'analyse stratégique commerciale internationale.
Expert ès Amérique latine à l'ACFCI Un article de Laurence Mazure, paru en mai 2007 dans Le Monde diplomatique, relevait déjà les fréquentations très chics de Sandoval : ce dernier aurait intégré à la fin de l'année 2006 une large délégation réunie autour de la personne d'Alain Juillet, expert bien connu dans les milieux de l'intelligence économique, ancien directeur du renseignement de la DGSE (Direction générale de la sécurité extérieure), membre du cabinet du renseignement de Chirac, à destination du Chili. Le titre donné à Sandoval par l'ambassade de France était «universitaire chargé de mission à la direction de l’intelligence économique de l’ACFCI». L'Assemblée des chambres françaises de commerce et d'industrie, établissement public d'aide et de promotion des entreprises françaises sur le territoire et à l'étranger, semble être l'employeur le plus régulier de Sandoval. Renseignements pris, ce dernier apparaît bel et bien dans la liste de diffusion interne de l'organisme, mais pas sur celle des collaborateurs «qui n’est peut-être pas à jour des personnes arrivées récemment», nous a-t-on précisé.
Mario Sandoval, dans les actes du Colloque du 21 juin 2006.
Quant à Alain Juillet, s'il n'est pas forcément la personne qui a intégré l'Argentin aux réseaux de l'intelligence économique, sa biographie impressionnante constitue le meilleur passeport de l'éminence grise : il a été nommé par Sarkozy Haut responsable à l'intelligence économique auprès du Premier ministre en mai 2007.
La première apparition récente et attestée de Sandoval date du 21 juin 2006 : l'ACFCI, la Maison de l'Amérique latine et le ministère des Affaires étrangères organisent un colloque intitulé «France-Amérique latine : concurrence et coopération ?» Les actes de cette rencontre (disponibles en intégralité sur Internet) déroulent une galerie de portraits familiers des interventions de Sandoval : Jean-François Bernardin (président de l'ACFCI depuis 2001), Alain Juillet bien entendu mais aussi Stéphane Witkowski, directeur du service des Affaires européennes à l'ACFCI et président du Conseil de gestion de l'Institut des hautes études de l'Amérique latine (IHEAL). Le même organisme, rattaché à l'université Paris III-Sorbonne, auquel est systématiquement affilié Sandoval quand il s'agit de citer ses armes universitaires. Dernière figure et personnage-clé : Philippe Clerc, directeur de l'intelligence économique à l'ACFCI. Selon nos sources, cet homme «honnête et compétent» serait celui qui a fait rentrer Sandoval au sein de l'ACFCI. A la suite de ce colloque, Sandoval a participé à au moins trois conférences sur le territoire français en compagnie de ces représentants de l'ACFCI. Effacé d'un programme de colloque Le 24 juillet 2008, on retrouve Sandoval pour un colloque «Intelligence économique et Francophonie» réuni au Pôle universitaire Léonard de Vinci, à la Défense. Il y est présenté sous la double casquette de l'ICP, Institut catholique de Paris, et de l'AFDIE, association française de développement de l'Intelligence économique, think-tank présidée par Philippe Clerc. Le 14 février 2008, il se rend à la Chambre de commerce et d'industrie de Pointe-à-Pitre pour une réunion d'information devant une cinquantaine de représentants d'entreprises. En compagnie de Philippe Clerc, il y est présenté comme «Chargé de mission de l'ACFCI».
Les 10 et 11 avril 2008, il participe aux « Premières rencontres d'Intelligence économique de la Grande Caraïbe et du Bassin Amazonien » à Cayenne, en Guyane, une coproduction ACFCI, Cnes et ministère de l'Economie et des Finances. Or, le programme de ces journées subit une étrange censure : alors que le nom de Sandoval apparaît dans la recherche Google qui permet de retrouver l'agenda, il est absent du document PDF (voir illustrations). Plus curieux encore, quand on compare la version française avec les programmes en espagnol et en anglais, la contribution de Mario Sandoval, prévue à 9h35, ne semble avoir été retirée que dans la première !
Le «bouillon» de l'intelligence économique française Que ce soit à l'Elysée, à propos du Conseil de la Défense, ou à Matignon, au sujet du Haut responsable à l'intelligence économique Alain Juillet, aucun officiel n'a répondu à nos sollicitations. Tout autant que Philippe Clerc à l'ACFCI. Nous avons en revanche reçu, suite à notre premier article, un courrier électronique mystérieux nous intimant de cesser d'évoquer Mario Alfredo Sandoval sur notre site. Si la réserve sur un sujet aussi explosif que la présence d'un homme fortement soupçonné d'avoir été un tortionnaire actif dans les milieux de l'intelligence économique peut expliquer ce silence, le contexte ne se prête pas davantage à la confidence. Les réseaux entre la France et l'Amérique latine restent aujourd'hui bien minces, hormis le travail de Pierre Fayard avec le Brésil. La succession Chirac-Sarkozy et la disparition de la DGSE ont également joué leur rôle dans la désorganisation des structures de l'intelligence économique au sommet de l'Etat : «un vrai bordel», confie un spécialiste, auquel s'ajoute une balbutiante Commission sur le Livre blanc pour la Défense censée redessiner les contours de la politique française en la matière. Le genre de confusion qui n'aide guère à repérer un ancien bourreau argentin...
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