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Le rideau de fer se lève à l'Ouest, mais c'est celui du magasin

Seb Musset - Blogueur associé | Mardi 10 Novembre 2009 à 17:01 | Lu 3607 fois

L'ouverture du grand magasin de la marque Apple, et la foule que cela a rassemblé, est l'occasion pour Seb Musset de se demander ce que nous avons fait de la «victoire de la liberté» obtenue en 1989.



Malgré la crise secouant le bloc occidental, ces années-là les happenings révolutionnaires à dimension multinationale, répondant à la soif de consommation de peuples aux certitudes malmenées, se répandaient translucides et cubiques de capitale en capitale.
La rumeur enflait depuis des semaines, relayée par les stratèges du marketing. Dans la ville lumière l’ouverture serait prochaine. Ce n’était plus qu’une question d’heures.
Le second samedi du mois de novembre, Paris céderait à son tour au vent d’émancipation planétaire.

Bravant les risques de grippe A et les bourrasques glaciales, la veille au soir les plus épris de liberté convergeaient vers la porte du Louvre arborant tee-shirts et tatouages à la gloire du sauveur.

Vers minuit, au pied du mur, furent installées des barrières de sécurité. La foule se résignait de bonne grâce. Pas question de forcer les horaires ou d’outrepasser les règles marchandes : tous en ligne ils attendraient. Tous en ligne ils feraient partie de l’évènement dont ils parleraient la gorge nouée à leurs petits enfants. Tous en ligne ils s’acquitteraient de l’objet par carte de crédit à débit différé. Une fois rentrés chez eux, tous en ligne, ils échangeraient leurs impressions sur cette exceptionnelle communion.

Les attachés de presse (qu’on appelait encore à cette époque des journalistes) se précipitèrent (comme ils l’avaient fait la semaine d’avant avec le block-buster post-mortem de Michael Jackson) pour interviewer les précurseurs du suivisme. Un tel engagement spontané de la part de la jeune génération se devait d’être gravé pour l’éternité de l’information continue à dominante publicitaire.
20 ans après, les témoignages n’ont rien perdu de leur intensité :
« - Heu, moi je viens pour le tee-shirt »
« - Steve Jobs, c’est mon dieu »
« - Bah moi, je suis là, parce que c’est unique quoi. C’est magique parce que c’est unique et parce qu’il faut être là. »
« - On va enfin être un pays moderne en harmonie avec le monde. »
« - C’est comme quand j’étais devant mon plasma pour le lancement de la TNT, je pourrais dire que j’y étais ! »
S’en suivrait une longue nuit et une température proche de zéro particulièrement rude pour les nerds les plus frêles et les compagnes de geeks.

Vers 6 heures du matin, ils étaient plusieurs centaines. Frigorifiés ou néophytes, tout le monde ne pouvait suivre la puissance référentielle des historiens de la marque. Et pour cause : Certains n’y connaissaient rien en informatique, n’étant même pas équipés des appareils labellisés par le régime à la pomme. Ils subissaient sans mot dire les anecdotes de rebootage, de migrations victorieuses d’OS et de suprématie du système. Même s’ils se contentaient d’un heil-pod d’il y a six mois, désormais totalement obsolète, ils resteraient fidèle à la marque et aux valeurs de transgression et d’élitisme qu’elle véhiculait.
« - Moi je suis là pour le tee-shirt gratuit à tirage limité. » S’écriait l’un d’eux, tout fier, devant une caméra retransmettant en direct ses ambitions révolutionnaires.

A 7h15, les vopommes à tee-shirt rouge chargèrent la foule pour l’encourager et la divertir, distribuant sucreries et cafés.
A 8h02, sous la pression populaire, les gardes reçurent l’ordre d’établir une première brèche dans le dispositif et un premier millier d’individus pénétra dans la pyramide de verre, anti-chambre illuminée : Purgatoire avant l’eden cube, et accessoirement porte d’entrée du plus grand musée de France.

La pénible attente de la dernière ligne droite fut trompée par de nouvelles discussions enfiévrées.
« - Houah t’as vu c’est Vincent Cassel ! »
« - Et là-bas, les gars du Petit Journal : On va passer à la télé ! »

10h00, le rideau de fer fut officiellement levé. Cohue générale. Les vopommes en rouge reçurent l’ordre du bouillonnant manager d’acclamer par des holas la foule libérée. Les tee-shirts publicitaires numérotés et empaquetés dans une pyramide en plastique furent distribués par les souriants sbires ornés d’Heil-pod.
Malgré les budgets faméliques, l’attente trop contenue se transforma en une frénésie d’acquisition de coques et de gadgets estampillés du logo fruité. Oubliée la pauvreté des références proposées, la foule, chien fou sans collier, achetait au prix fort tout et n’importe quoi, le plus souvent des produits manufacturés pour une bouchée de pain dans des sweat-shops loin des regards : le gros du prix tenant aux frais engendrés par les campagnes publicitaires à l’origine de l’hystérique matinale.
Très vite, à l’instar des autres succursales bondés de la marque, régnait dans l’heil-boutique une étouffante condensation concentrationnaire à couper au couteau. Encore plus vite, ceux qui avaient attendu toute une nuit devant le mur, attendraient encore aux caisses. Telle était leur destinée, patienter pour le produit parfait à bel emballage.

La nuit tombait, ils sortaient du magasin d’empire avec leurs heil-sacs génériques. Fatigués, meurtris mais victorieux, les supporters s’écrièrent d’une seule voix:
«  - Le PC c’est ringard ! »
Ils étaient heureux. Le manager encore plus :
« - Tant que les cons se comportent comme des crétins, on a pas fini de se faire des marges d’enculé. »
C’était il y a 20 ans, le 7 novembre 2009. Ce jour marquait d’une pyramide en plastique blanc remise en vente dans l’heure sur le réseau, la chute des utopies.

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