La glorieuse époque du rap américain repose six pieds sous terre. Les phrases cheap et chocs, les clichés empruntés à l'univers mafieux et l'ego trip revendiqué de ces aventuriers du son urbain issus des ghettos des mégapoles ont définitivement eu sa peau. Aujourd'hui, même Eminem, le leader incontesté du je-dégaine-sur- tout-ce-qui-bouge, revient après un break de cinq ans avec un quatrième album, Relapse (» Rechute»), sans inspiration, fade et terne. Se contentant de se caricaturer lui-même, Marshall Matters, alias Slim Shady, alias Eminem, ne fait plus que remâcher ses maux: addictions aux médicaments et angoisse de la notoriété.
Cette intimité avec les sans- grade de la planète qu'avait su créer, dès 1979, Sugar Hill Gang avec son Rappels Delight, qui décida de tant de vocations de rappeurs, se réduit à peau de chagrin. Même Grand Master Flash, l'un des ancêtres, muet depuis 1988, lance aujourd'hui, vingt-sept ans après son glorieux Message, un Flash Is Bock qui peine à convaincre tant il se perd dans le racolage.
Le rap, genre musical le plus diffusé dans le monde - même en accusant une baisse sévère des ventes (- 33% en
2008) - est aussi devenu le plus consensuel et le plus commercial. A tel point que Kanye West, l'une des dernières idoles du genre, déclare sans ambages: «Le hip-hop est fini pour moi. Il est devenu trop stéréotypé.» Restent les pierres tombales à honorer et les épitaphes à écrire. Labiopic Notorious BIG arrive à point nommé. Réalisé par George Tillman Jr, le film décrit l'ascension fulgurante et la chute tragique de Christopher Wallace, alias Biggie Smalls, alias Notorious BIG, star du rap de la côte Est victime, en 1997, du syndrome Scarface (argent, gâchette et femmes faciles) et de la guerre fratricide avec les artistes de la côte Ouest des Etats-Unis.
Le casting est de poids: le rappeur Jamal Woolard se frotte à la carrure imposante de Notorious et Angela Bassett endosse le rôle de
Voletta, la mère Courage du rap - peur. La production est forcément subjective puisque Sean P Diddy Combs, ex-producteur de la star, fait l'impasse sur les responsabilités dans les assassinats deTupac Shakur et de Notorious BIG. Reste un bon produit de cinéma, permettant à l'ancienne génération de se rappeler aux bon souvenir des nouvelles. Sans fulgurance, sans concession?- la période dealer de Notorious est crûment montrée -, mais sans ennui. Plus proche du 8 Mile, de Curtis Hanson, relatant la rédemption d'Eminem par la musique, que du pitoyable GetRich Or Die Tryin, sur la vie difficile de 50 Cent.
Un autre monstre sacré a droit à son panégyrique, sous la forme d'un documentaire, cette fois: le collectif new-yorkais Wu-Tang Clan. Wu, The Story OfThe Wu-Tang Clan, réalisé par Gerald K. Barclay, compagnon de la première heure du groupe, revient, au travers d'images rares, d'extraits des premiers concerts de 1993, de témoignages de proches et de personnalités du rap, sur la carrière de la mythique formation. Un excellent documentaire qui rend grâce à la révolution du son opéré par le Clan, à sa passion de l'engagement politique, sans oublier d'autopsier les causes bien humaines de son déclin: rivalités, drogue, décès d'un de ses neuf membres... Entré par effraction dans le business, le Clan a fondé un empire (20 millions d'albums vendus, ligne de vêtements, label), en imposant ses propres règles, contrôlant tout sans jamais céder aux sirènes du marketing.
Aujourd'hui, corrompu par le star-system, le rap, et ses artistes multimilliardaires, s'est appauvri. Lui manque cette conscience sociale avide de paroles et cette force de dérision qu'avaient su faire rugir Public Enemy, Wu-Tang Clan ou Run DMC. Restent ces belles épitaphes écrites par le cinéma.