Le mur de Berlin est une création occidentale !
Dimanche 15 Mars 2009 à 07:00 | Lu 13070 fois I 47 commentaire(s)
Edouard Husson
Ma semaine allemande par Edouard Husson. L'accès aux archives de l'après-guerre est en train de bouleverser notre perception de la guerre froide.
Vendredi 6 mars 2009
L'histoire de la Guerre froide, dont l'Allemagne fut l'un des épicentres, est en train d'être bouleversée par la recherche scientifique. L'accès aux archives, possible depuis 1990, révolutionne nos connaissances. il faudra bientôt tenter une synthèse. Je donne quelques exemples concernant l'histoire de l'Allemagne:
1. Staline n'a jamais voulu communiser l'Allemagne. Il la voyait comme une «démocratie bourgeoise» et capitaliste, au service de la reconstruction de l'URSS. Elle devrait être totalement démilitarisée et respecter une neutralité diplomatique. En gros, ce qu'il propose encore un an avant sa mort, en mars 1952, se trouve déjà dans les plans rédigés par Molotov pendant la guerre. L'Ouest n'a jamais cru, après la mort de Roosevelt, aux bonnes intentions de Staline. Et c'est très tôt que les Américains, bientôt rejoints par les Britanniques, et encouragés aussi bien par Konrad Adenauer que par Kurt Schumacher ont joué la carte d'une Allemagne de l'Ouest qui serait administrée sans les Soviétiques. Le blocus de Berlin fut une tentative maladroite et brutale du dictateur soviétique de faire renoncer les Alliés occidentaux à la partition de l'Allemagne. On sait aujourd'hui que le blocus ne fut jamais complet: les deux parties de la ville continuaient à commercer en matière alimentaire.
2. Outre les propositions de réunification de Staline, en 1952, que Churchill fut le seul à prendre au sérieux, les Soviétiques ou la RDA firent aux Occidentaux cinq propositions de règlement de la question allemande dans les années 1950. Elles furent toutes refusées. Le premier à tenter quelque chose à l'Ouest fut le chancelier Erhard, entre 1963 et 1965. Les Soviétiques faillirent échanger la réunification contre un soutien économique massif de la RFA à leur économie. Mais les négociations échouèrent parce que Erhard voulait que l'Allemagne réunifiée soit dans l'OTAN et parce que l'Allemagne de l'Ouest n'avait pas renoncé, à l'époque, à posséder l'arme nucléaire.
3. John F. Kennedy porte une lourde part de responsabilité dans l'édification du Mur de Berlin. En juin 1961, il avait rencontré Khrouchtchev à Vienne et l'avait défié sure le terrain idéologique. En réponse, le dirigeant soviétique avait ressorti de sa poche un ultimatum de novembre 1958 par lequel il exigeait des Occidentaux qu'ils quittent Berlin-Ouest. Kennedy prononça, le 25 juillet 1961, un discours dans lequel il annonçait que la mise en danger de Berlin-Ouest pourrait entraîner une réponse nucléaire des Occidentaux. Les Soviétiques en tirèrent la conclusion que Berlin-Est leur appartenait. Un mois plus tard, Walter Ulbricht commençait la construction du Mur. Lorsqu'il se rendit à Berlin-Ouest au printemps 1963 en expliquant «Ich bin ein Berliner», Kennedy réalisait un «coup de com» extraordinaire mais il s'agissait largement d'une imposture: il avait abandonné les Berlinois de l'Est à Khrouchtchev deux ans plus tôt.
Lundi 9 mars 2009
Dans Le Point, Jacques Marseille énumère tous les atouts structurels de l'économie française: la démographie, l'épargne privée, la position géographique du pays, l'ampleur des investissements étrangers directs, l'industrie du luxe qui a de beaux jours devant elle grâce à l'enrichissement des Chinois et des Indiens, le tourisme et...la qualité de la protection sociale. Ce dernier point ne manque pas de sel de la part d'un anti-étatiste qui a soutenu Nicolas Sarkozy. Surtout, Marseille tranche avec le réflexe habituel des milieux dirigeants français ou des expatriés qui déprécient trop souvent leur pays au profit d'une idéalisation des autres. Marseille cite une étude de l'Institut der deutschen Wirtschaft de Cologne, selon laquelle l'économie française aura dépassé l'économie allemande en 2030.
Mardi 10 mars 2009
La grande question est de savoir quel événement se produira en premier: l'effondrement du dollar ou l'éclatement de la zone euro. L'Allemagne ira sans doute une fois à la rescousse des pays en difficulté, comme l'a annoncé Monsieur Steinbrück, mais elle ne pourra pas le faire plusieurs fois. Les revenus de son commerce extérieur vont continuer à fondre dans les prochains mois. C'est la monnaie américaine qui est actuellement la plus menacée. Un éclatement de la zone euro lui offrirait un répit.
Madame Merkel essaie de reprendre la main, après plusieurs semaines de flottement. Elle fait dire, contre l'avis de Monsieur Steinbrück il y a deux semaines, qu'il ne sera pas possible de sauver les voisins en situation de détresse financière. Elle ne veut pas d'une baisse de la TVA avant les élections - et les disputes avec la CSU recommencent. On sauvera les banques en difficulté mais non l'industrie. Il se pourrait donc que la zone euro entre en turbulence plus vite que prévu. C'est en tout cas ce que suggère l'Institut der deutschen Wirtschaft de Cologne dans une étude à paraître après-demain.
Mercredi 11 mars 2009
Drame dans la partie la plus prospère de l'Allemagne, en Bade-Wurttemberg, dans une famille conservatrice de la classe moyenne: un des deux enfants, le fils de 17 ans, se transforme en tireur fou dans son ancienne école puis au cours de sa fuite. Il tue quinze personnes, avant de retourner son arme contre lui après avoir été blessé par la police. C'est la quatrième fois que l'Allemagne connaît un drame équivalent à celui de Columbine, aux Etats-Unis, (où des tireurs adolescents incontrôlables ont frappé soixante fois en trente cinq ans). L'américanisation de l'Allemagne est donc toute relative. Mais c'est bien le malaise créé par l'individualisme exacerbé qui est révélé ici. Et la crise du système éducatif, dont nous parlions la semaine dernière. Les psychologues sont convoqués pour expliquer comment un adolescent qui a le sentiment de rater sa vie peut ainsi se murer dans le silence, s'adonner aux jeux vidéos violents et aux chatrooms, sur Internet, où il a peut-être annoncé son geste. A une époque où l'on n'a jamais autant communiqué. Et si c'était le contraire, exactement, qui était en jeu: une société qui ne cesse de communiquer superficiellement, détourne parents et professeurs de cette écoute des sentiments profonds qui n'est possible que lorsqu'on a renoncé à jacasser dans d'interminables thérapies collectives. Ce n'est pas un problème spécifiquement allemand ou américain. C'est l'Occident tout entier qui est concerné, lui qui s'adonne sans restriction à ce que les Allemands appellent Betroffenheit, culture de l'émotion indignée permanente débouchant souvent sur la logorrhée. Lorsque l'on avait demandé à Soljenitsyne ce qui manquait le plus à l'Occident, il avait répondu: le silence. Celui qui ne sait pas rentrer en soi-même ne saura pas écouter le silence de l'autre, qui peut être porteur d'une immense détresse.
Jeudi 12 mars 2009
Dans la lettre qu'il publie ce jour, Benoît XVI a cette remarque significative: «Parfois on a l'impression que notre société a besoin d'un groupe au moins auquel ne réserver aucune tolérance; contre lequel pouvoir tranquillement se lancer avec haine. Et si quelqu'un ose s'en rapprocher - dans le cas présent le Pape - il perd aussi le droit à la tolérance et peut lui aussi être traité avec haine sans crainte ni réserve.» Ce «sans crainte ni réserve» s'applique parfaitement au comportement de Madame Merkel il y a quelques semaines, lorsque, Bismarck en jupon, elle s'est jointe, dans un geste très calculé, au choeur de ceux qui voulaient égratigner le pape allemand, dans un nouveau Kulturkampf. Il est bien vrai que nos sociétés hypermédiatisées s'éloignent à grande vitesse du libéralisme de l'époque des Lumières et cherchent régulièrement des boucs émissaires. René Girard l'avait annoncé dès les années 1970.
L'histoire de la Guerre froide, dont l'Allemagne fut l'un des épicentres, est en train d'être bouleversée par la recherche scientifique. L'accès aux archives, possible depuis 1990, révolutionne nos connaissances. il faudra bientôt tenter une synthèse. Je donne quelques exemples concernant l'histoire de l'Allemagne:
1. Staline n'a jamais voulu communiser l'Allemagne. Il la voyait comme une «démocratie bourgeoise» et capitaliste, au service de la reconstruction de l'URSS. Elle devrait être totalement démilitarisée et respecter une neutralité diplomatique. En gros, ce qu'il propose encore un an avant sa mort, en mars 1952, se trouve déjà dans les plans rédigés par Molotov pendant la guerre. L'Ouest n'a jamais cru, après la mort de Roosevelt, aux bonnes intentions de Staline. Et c'est très tôt que les Américains, bientôt rejoints par les Britanniques, et encouragés aussi bien par Konrad Adenauer que par Kurt Schumacher ont joué la carte d'une Allemagne de l'Ouest qui serait administrée sans les Soviétiques. Le blocus de Berlin fut une tentative maladroite et brutale du dictateur soviétique de faire renoncer les Alliés occidentaux à la partition de l'Allemagne. On sait aujourd'hui que le blocus ne fut jamais complet: les deux parties de la ville continuaient à commercer en matière alimentaire.
2. Outre les propositions de réunification de Staline, en 1952, que Churchill fut le seul à prendre au sérieux, les Soviétiques ou la RDA firent aux Occidentaux cinq propositions de règlement de la question allemande dans les années 1950. Elles furent toutes refusées. Le premier à tenter quelque chose à l'Ouest fut le chancelier Erhard, entre 1963 et 1965. Les Soviétiques faillirent échanger la réunification contre un soutien économique massif de la RFA à leur économie. Mais les négociations échouèrent parce que Erhard voulait que l'Allemagne réunifiée soit dans l'OTAN et parce que l'Allemagne de l'Ouest n'avait pas renoncé, à l'époque, à posséder l'arme nucléaire.
3. John F. Kennedy porte une lourde part de responsabilité dans l'édification du Mur de Berlin. En juin 1961, il avait rencontré Khrouchtchev à Vienne et l'avait défié sure le terrain idéologique. En réponse, le dirigeant soviétique avait ressorti de sa poche un ultimatum de novembre 1958 par lequel il exigeait des Occidentaux qu'ils quittent Berlin-Ouest. Kennedy prononça, le 25 juillet 1961, un discours dans lequel il annonçait que la mise en danger de Berlin-Ouest pourrait entraîner une réponse nucléaire des Occidentaux. Les Soviétiques en tirèrent la conclusion que Berlin-Est leur appartenait. Un mois plus tard, Walter Ulbricht commençait la construction du Mur. Lorsqu'il se rendit à Berlin-Ouest au printemps 1963 en expliquant «Ich bin ein Berliner», Kennedy réalisait un «coup de com» extraordinaire mais il s'agissait largement d'une imposture: il avait abandonné les Berlinois de l'Est à Khrouchtchev deux ans plus tôt.
Lundi 9 mars 2009
Dans Le Point, Jacques Marseille énumère tous les atouts structurels de l'économie française: la démographie, l'épargne privée, la position géographique du pays, l'ampleur des investissements étrangers directs, l'industrie du luxe qui a de beaux jours devant elle grâce à l'enrichissement des Chinois et des Indiens, le tourisme et...la qualité de la protection sociale. Ce dernier point ne manque pas de sel de la part d'un anti-étatiste qui a soutenu Nicolas Sarkozy. Surtout, Marseille tranche avec le réflexe habituel des milieux dirigeants français ou des expatriés qui déprécient trop souvent leur pays au profit d'une idéalisation des autres. Marseille cite une étude de l'Institut der deutschen Wirtschaft de Cologne, selon laquelle l'économie française aura dépassé l'économie allemande en 2030.
Mardi 10 mars 2009
La grande question est de savoir quel événement se produira en premier: l'effondrement du dollar ou l'éclatement de la zone euro. L'Allemagne ira sans doute une fois à la rescousse des pays en difficulté, comme l'a annoncé Monsieur Steinbrück, mais elle ne pourra pas le faire plusieurs fois. Les revenus de son commerce extérieur vont continuer à fondre dans les prochains mois. C'est la monnaie américaine qui est actuellement la plus menacée. Un éclatement de la zone euro lui offrirait un répit.
Madame Merkel essaie de reprendre la main, après plusieurs semaines de flottement. Elle fait dire, contre l'avis de Monsieur Steinbrück il y a deux semaines, qu'il ne sera pas possible de sauver les voisins en situation de détresse financière. Elle ne veut pas d'une baisse de la TVA avant les élections - et les disputes avec la CSU recommencent. On sauvera les banques en difficulté mais non l'industrie. Il se pourrait donc que la zone euro entre en turbulence plus vite que prévu. C'est en tout cas ce que suggère l'Institut der deutschen Wirtschaft de Cologne dans une étude à paraître après-demain.
Mercredi 11 mars 2009
Drame dans la partie la plus prospère de l'Allemagne, en Bade-Wurttemberg, dans une famille conservatrice de la classe moyenne: un des deux enfants, le fils de 17 ans, se transforme en tireur fou dans son ancienne école puis au cours de sa fuite. Il tue quinze personnes, avant de retourner son arme contre lui après avoir été blessé par la police. C'est la quatrième fois que l'Allemagne connaît un drame équivalent à celui de Columbine, aux Etats-Unis, (où des tireurs adolescents incontrôlables ont frappé soixante fois en trente cinq ans). L'américanisation de l'Allemagne est donc toute relative. Mais c'est bien le malaise créé par l'individualisme exacerbé qui est révélé ici. Et la crise du système éducatif, dont nous parlions la semaine dernière. Les psychologues sont convoqués pour expliquer comment un adolescent qui a le sentiment de rater sa vie peut ainsi se murer dans le silence, s'adonner aux jeux vidéos violents et aux chatrooms, sur Internet, où il a peut-être annoncé son geste. A une époque où l'on n'a jamais autant communiqué. Et si c'était le contraire, exactement, qui était en jeu: une société qui ne cesse de communiquer superficiellement, détourne parents et professeurs de cette écoute des sentiments profonds qui n'est possible que lorsqu'on a renoncé à jacasser dans d'interminables thérapies collectives. Ce n'est pas un problème spécifiquement allemand ou américain. C'est l'Occident tout entier qui est concerné, lui qui s'adonne sans restriction à ce que les Allemands appellent Betroffenheit, culture de l'émotion indignée permanente débouchant souvent sur la logorrhée. Lorsque l'on avait demandé à Soljenitsyne ce qui manquait le plus à l'Occident, il avait répondu: le silence. Celui qui ne sait pas rentrer en soi-même ne saura pas écouter le silence de l'autre, qui peut être porteur d'une immense détresse.
Jeudi 12 mars 2009
Dans la lettre qu'il publie ce jour, Benoît XVI a cette remarque significative: «Parfois on a l'impression que notre société a besoin d'un groupe au moins auquel ne réserver aucune tolérance; contre lequel pouvoir tranquillement se lancer avec haine. Et si quelqu'un ose s'en rapprocher - dans le cas présent le Pape - il perd aussi le droit à la tolérance et peut lui aussi être traité avec haine sans crainte ni réserve.» Ce «sans crainte ni réserve» s'applique parfaitement au comportement de Madame Merkel il y a quelques semaines, lorsque, Bismarck en jupon, elle s'est jointe, dans un geste très calculé, au choeur de ceux qui voulaient égratigner le pape allemand, dans un nouveau Kulturkampf. Il est bien vrai que nos sociétés hypermédiatisées s'éloignent à grande vitesse du libéralisme de l'époque des Lumières et cherchent régulièrement des boucs émissaires. René Girard l'avait annoncé dès les années 1970.
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