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Le «lip dub» UMP: une futilité qui fait mal

Mardi 15 Décembre 2009 à 14:01 | Lu 15055 fois I 57 commentaire(s)

Philippe Bilger
Philippe Bilger a été juge d’Instruction et avocat général. Il est actuellement magistrat... En savoir plus sur cet auteur

Pour Philippe Bilger, le « lip dub » est un exercice qui ridiculise d'un même coup les hommes politiques et les citoyens. Selon lui, des politiques qui essaient par ailleurs de préserver une sobriété dans l'exercice de leur fonction ne devraient pas s'abaisser à cela.


Le «lip dub» UMP: une futilité qui fait mal
Après tout, on a bien le droit de chanter. Ou de faire semblant. Qu’on soit ministre ou non. La vidéo UMP (lip dub) mêlant des jeunes à des moins jeunes, quelques ministres des deux sexes à des militants inconnus, souriants et enthousiastes a été beaucoup regardée. La musique de Luc Plamondon est entraînante et les paroles ne visent à rien moins « qu’à changer le monde ».

Ridicule, l’exercice ? Frédéric Lefebvre qui se voit confier les tâches les plus difficiles et qui y va de bon coeur l’a défendu avec humour en soulignant que le parti socialiste n’aurait pas pu comme l’UMP  rassembler, lui,  un choeur de cette nature tant ses divisions sont criantes (Le Journal du Dimanche ). La question cependant n’est pas iconoclaste puisque Luc Ferry et Jean-François Copé par exemple ont clairement critiqué cette initiative et qu’Hervé Morin, au Grand Jury RTL-Le Figaro-LCI, a déclaré qu’il n’aurait pas accepté de chanter dans ce que l’on pourrait appeler une « comédie politique » comme il y a des comédies musicales.

A dire le vrai, je ne crois pas que cette vidéo va heureusement marquer les esprits. On pourrait soutenir qu’insignifiante, s’inscrivant dans la frénésie actuelle d’une communication partisane (au sens propre) superficielle, elle ne mérite ni d’être accablée ni d’être évidemment louée. On pourrait seulement la regarder, l’écouter puis la chasser de sa tête. Si on n’y parvient pas ou difficilement, c’est qu’elle contredit, en cette période particulière, beaucoup d’inquiétudes et de préoccupations citoyennes. Sa futilité fait mal.

D’abord parce que le « jeunisme » en politique est aussi dévastateur que dans la vie courante. Par exemple Eric Woerth et Xavier Darcos s’abandonnant à cette émulation festive alors que leur tempérament laissait heureusement supposer leur abstention, loin de rendre attractives l’UMP et sa jeunesse, contraint à une focalisation sur ces ministres adultes généralement graves, voire austères, qui par démagogie acceptent de jouer un rôle à contre-emploi. La pauvreté d’une communication aujourd’hui réduite à une mélodie est encore aggravée par une désacralisation de la fonction politique, poussée au paroxysme. Ainsi, être ministre, c’est aussi  devoir se plier à une telle « pantalonnade » sonore ? Cela ne fait pas de bien à l’UMP et lèse la démocratie dans son apparence. Ce n’est pas un péché mortel, c’est une bêtise de plus. Contrairement à ce qui sous-tend cette vidéo, on ne séduit pas par la frime mais par la substance. Ce sont les politiques qui par facilité, s’échinent en s’en plaignant à favoriser la première quand la seconde appelle un effort constant de l’intelligence et de la conviction.

Plus profondément, il me semble que la mise en cause de ce « lip dub » résulte aussi de son caractère inadapté dans les moments très difficiles que traverse la France. La crise est en train d’imposer non seulement des comportements justes en eux-mêmes mais également des attitudes qui ne soient pas offensantes, décalées, trop contradictoires avec l’esprit collectif de notre pays. On ne peut plus se permettre de vivre, de proposer et de militer comme si la nation nageait dans le bonheur. Il n’y a pas que la difficulté d’être français qui interpelle mais le malaise de la France dans l’Europe et au sein du monde. Pour la même raison qu’on n’a pas à rire dans une église, une synagogue ou une mosquée (je ne fais pas cette énumération par démagogie !) où la gravité est de mise, comme on n’a pas à « rire dans les cimetières », il est malséant, dans l’immensité de ce qui accable et désespère, d’instiller même pour y jeter une fantaisie, une consolation artificielle, une fausse légèreté, une vraie niaiserie chantante, une tonalité absurdement joyeuse. On n’a plus le droit aujourd’hui, pour convaincre dans le débat public, de faire fi de tout ce qui assombrit le coeur de notre société. Il ne s’agit pas de faire porter le deuil à l’ensemble des démarches politiques mais en tout cas de frapper de disqualification toutes celles qui s’adresseraient au citoyen comme s’il était un imbécile heureux. A trop plaisanter sur l’essentiel, celui-ci va devenir de plus en plus une plaisanterie.

Enfin, on ne doit plus se risquer, même en rythme, à annoncer qu’on va « changer le monde ». On ne sait que trop ce que ces visées totalitaires qui prétendaient transformer l’univers avec la condition humaine ont entraîné comme irrémédiables catastrophes. Même en excluant tout dessein de malfaisance généralisée, le message des jeunes UMP est-il crédible et peut-il être écouté en gardant son sérieux ? J’aurais la même impression devant une ambition aussi grandiloquente, de quelque source politique qu’elle émane. Il faut tout de même qu’une concordance plausible existe entre les émetteurs et l’annonce elle-même. Ces personnalités ministérielles en train de simuler, compétentes et estimables sûrement, se trouvent en total déphasage par rapport au « changement du monde » qu’elles proclament. Si elles-mêmes perçoivent cette finalité pour une blague, l’exercice est inutile et vain. Si elles osent la croire pertinente, l’exercice devient alors grotesque.

D’ailleurs, qui leur a donné pour mission de « changer le monde » ? Le président de la République lui-même, s’il a jamais pris au sérieux cette généralité à la fois grandiose et vide, sait aujourd’hui, confronté à la force mais aux limites de l’action politique, qu’en dehors des incantations répétées c’est déjà beaucoup que de s’occuper de la France dans l’Europe, c’est infiniment épuisant que d’administrer et de gouverner  la France en France. Laissons alors « le changement du monde » dans le domaine des rêves même pas à exaucer et contentons-nous du pays et des réalités qui nous sollicitent. Et des espérances qui nous restent.
J’ai conscience de donner une importance démesurée à cette vidéo mais elle signifie plus qu’elle-même. On ne chante pas sous la crise.

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