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Le général Lafourcade : le film Opération Turquoise est partial et partiel !

Philippe Cohen | Mardi 20 Novembre 2007 à 00:01 | Lu 13478 fois

Enquête à charge au Rwanda, documentaire-fiction sur Canal +, émission de Colombe Schneck sur France Inter, l’Armée française est mise sur la sellette à propos de son comportement dans les années 1990. Contre-enquête et interview du général Lafourcade.



Le général Lafourcade : le film Opération Turquoise est partial et partiel !
Le Rwanda revient dans l’actualité. Les autorités du pays s’apprêtent à publier le rapport de la Commission nationale indépendante (CNI), commission d’enquête sur la responsabilité de la France dans le génocide. Un rapport sans nuances accusant les militaires français, par exemple, d’avoir jeté dans le vide des Tutsi du haut de leurs hélicoptères, violé des femmes du pays, etc. Au même moment, Canal + a diffusé lundi 19 novembre un documentaire fiction intitulé Opération Turquoise, qui reprend un certain nombre de ces accusations sur le comportement des troupes françaises en 1994.

Depuis quelques années, une violente polémique agite les milieux diplomatiques, humanitaires et journalistiques sur ce qui s’est passé au Rwanda, comme en a rendu compte Alain Léauthier dans le numéro de cette semaine de Marianne. Le dossier est à la fois complexe et douloureux. Du côté rwandais, on accuse la France, qui était liée par des accords de coopération au régime d’Habyarimana, d’avoir soutenu les génocidaires. Le journaliste du Figaro Patrick de Saint Exupéry a donné une certaine force à ces accusations, ainsi que certaines associations humanitaires.
De leur côté, d’autres journalistes comme Stephen Smith ou Pierre Péan ont réalisé des contre-enquêtes tendant à établir que l’armée française a fait du mieux qu’elle a pu pour remplir la mission de l’ONU, décidée bien tardivement, et que les intentions du gouvernement de l’époque étaient strictement humanitaires. D’ailleurs, interrogé récemment par Marianne2.fr, le conseiller spécial du président Sarkozy Henri Guaino a indiqué que «la France n’avait pas l’intention de se repentir pour des exactions que son armée n’avait pas commises». Enfin, l’enquête du juge Bruguière, publiée voici un an, a conclu à la culpabilité du président Kagame et de certains de ses lieutenants dans l’attentat perpétré le 6 avril 1994 contre le président Habyarimana, attentat qui a joué un rôle de déclencheur dans le génocide ayant causé la mort de 800 000 personnes.

Un traitement à charge
Il n’est pas question ici de trancher sur le fond d’un dossier comprenant des milliers de pages de documentation et de témoignages. Mais on peut s’étonner du peu d’impartialité manifestée à la fois par les auteurs du documentaire et par l’émission de France Inter.
Il est pour le moins cavalier que les auteurs du documentaire n’aient consulté que Patrick Saint Exupéry, négligeant même (voir l’interview ci-dessous) d’interroger le général responsable de l’opération. Il est aussi regrettable que, lors de son émission consacrée en principe à la critique des médias sur France Inter, J’ai mes sources, lundi 19 novembre, Colombe Schneck n’ait convié que les partisans d’une seule thèse, qui met en cause l’armée française : les auteurs de la fiction télé et Patrick de Saint Exupéry, sans jamais faire référence à l’enquête de Pierre Péan ni aux travaux universitaires critiquant le régime de Kagame. Il est d’ailleurs ahurissant que les auteurs du documentaire aient loué à l’antenne la largesse d’esprit de Paul Kagamé qui a certes autorisé le tournage d’un film dont il savait qu’il ne le desservirait point, mais qui, rappelons-le, écrase son peuple sous le joug de sa dictature… Encore plus ahurissant que le journaliste du Figaro Patrick de Saint Exupéry ait pu dire à l’antenne qu’il était blacklisté par les militaires français du Sirpa, le service de communication de l’armée, alors que lui-même écrivait, le 12 juillet 1994 dans le Figaro : «En mettant sur pied l’opération Turquoise, l’armée française a agi au mieux.»
Fidèle à notre conception de la contre-programmation, nous avons demandé au général Lafourcade, qui dirigea l’opération Turquoise, de réagir au film de Canal+.


Le Général Lafourcade répond à Canal +

Vous avez dirigé l’opération Turquoise en 1994. Avez-vous été contacté par les auteurs du film Opération Turquoise ?
Jean-Claude Lafourcade : Je n’ai jamais été contacté et c’est d’ailleurs ce qui m’a choqué. Le documentaire-fiction est à la fois partiel et partial. Partiel, parce qu’il ne prend en compte qu’une séquence d’une dizaine de jours sur une opération qui a duré deux mois. Partial, parce qu’il popularise la thèse d’une prétendue complaisance d’une fraction de l’armée française envers les exactions hutus.

Avez vous vu le film ?
Oui. Il pose d’abord un problème de méthode : les auteurs se protègent en expliquant qu’il s’agit d’une fiction alors que le nom de l’opération Turquoise, ainsi qu’un certain nombre de lieux sont réels, et que les personnalités évoquées par le film sont aisément reconnaissables. Sous couvert de fiction, les auteurs du film popularisent une thèse partisane sur la responsabilité de l’armée française dans le génocide. Par ailleurs, la sortie de ce film pose un problème puisqu’elle intervient au moment où une instruction est en cours devant le tribunal pénal des armées.

Que répondez-vous sur aux accusations graves portées par les auteurs du film et par le journaliste consultant Patrick de Saint Exupéry ?
Il faut d’abord rappeler que le génocide a commencé en avril. Je porte personnellement un jugement très sévère sur l’ONU qui ne s’est pas donnée les moyens d’intervenir alors que l’envoi de 2500 hommes aurait suffi à éviter le génocide. Devant cette situation, François Mitterrand a obtenu de l’ONU qu’elle mandate un petit contingent de troupes françaises pour faciliter l’arrivée d’un contingent de 2500 hommes destiné à arrêter les exactions. Cette mission impliquait évidemment une impartialité totale par rapport au conflit. La difficulté était que la France, liée au régime rwandais de l’époque par des accords de coopération, n’était sans doute pas la mieux placée pour intervenir. Mais notre mission a scrupuleusement respecté les consignes d’impartialité de la mission de l’ONU. A l’époque, tous les observateurs sur le terrain ont salué l’intervention française. Maintenant, si l’enquête révèle des fautes de certains militaires, ils seront sanctionnés. Mais cela n’a rien à voir avec ce dont on accuse l’armée, d’avoir prêté main forte aux forces génocidaires.

Les auteurs du film accusent la France d’être incapable, treize ans après les faits, de prononcer le mot de génocide.

Alain Juppé a dénoncé le génocide à l’époque. Il est extravagant de voir les militaires français dénoncés alors qu’ils ont été les seuls sur le moment à venir défendre les Tutsis. Même si cette intervention était certainement trop tardive – c’était en avril qu’il fallait agir –, nos troupes ont tout de même sauvé des dizaines de milliers de Tutsis.
Propos recueillis par Philippe Cohen

L’auteur de cet article a co-écrit avec Pierre Péan La Face cachée du Monde (2003, Mille et une nuits)


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