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Le dernier opus de Joffrin, un pamphlet bisounours

Philippe Cohen | Lundi 26 Janvier 2009 à 07:00 | Lu 10533 fois

Laurent Joffrin vient de publier Média-paranoïa, un essai censé régler leur comptes aux adeptes de la critique des médias. Réponse ci dessous.



(photo : luc legay - Flickr - cc)
(photo : luc legay - Flickr - cc)
Il y a une qualité à laquelle Laurent Joffrin est attaché plus qu’à toutes les autres : être raisonnable, ou plutôt passer pour une sorte de chevalier de la raison. Il serait l’un des rares, le seul au fond, parmi ses confrères médiacrates, qui ose dire leur fait et affronter « de face » tout ce que le pays compte de gauchistes et de populistes, quand les autres patrons de presse se contenteraient de hausser les épaules.
Média-paranoïa, son dernier essai, se présente comme une tentative « courageuse » de redonner le moral à tous les patrons de presse quelque peu déconcertés par la crise du modèle économique et l’inexorable montée des critiques de toutes natures contre les médias.
Que leur dit donc Joffrin et, à travers eux, à ceux qui continuent d’acheter des journaux et de regarder la télévision ?
Qu’ils n’ont pas à rougir de l’information diffusée tous les jours dans la presse, à la radio et à la télévision.
Que les médias restent indépendants, leurs actionnaires tenus à une distance respectueuse des rédactions.
Que les journalistes sont des honnêtes hommes et leurs dérapages à la fois rarissimes et rapidement corrigés grâce à l’autorégulation des médias permise par le pluralisme.
Que la pensée unique est l’invention de quelques patrons de presse à la fois populistes et malins, genre JFK.
Bien sûr, chacun de ses constats est emballé dans un argumentaire supposé implacable, soigneusement arrosé d’exemples supposés convaincants.

La logique de l'amalgame
L’essai de Joffrin donne le change. Il doit procurer à son auteur le sentiment du devoir accompli et d’avoir contribué à ce que les citoyens sachent raison garder. Oui, mais cet « essai » souffre de quelques défauts majeurs.
D’abord, Laurent Joffrin reproduit exactement la logique qu’il reproche à ses détracteurs : il dénonce leur façon d’évoquer sans cesse « les médias » et de procéder par généralisations et amalgames. On peut retourner à l’envoyeur exactement le même argument : la « média-paranoïa » désigne globalement tous ceux qui critiquent les médias : Jean-François Kahn et Marianne, certes, mais aussi Acrimed, Plan B et Serge Halimi, Elisabeth Lévy et causeur.fr, Arrêt sur Images et Daniel Schneidermann, jusqu’à de dangereux illuminés du genre Thierry Meyssan. Or, outre la nécessité de distinguer les charlatans de ceux qui, simplement, ne pensent pas comme vous, chacun de ces pôles de critique média constitue en soi un univers avec sa philosophie, ses théoriciens de référence et sa propre logique.
Manifestement, Joffrin n’a plus le temps de travailler sérieusement pour évaluer réellement chacune de ces options, comme l’atteste d’ailleurs le peu de références de son ouvrage (1). D'ailleurs, il faut attendre les page 83-84 du livre pour voir un journaliste cité... Mais il s'agit de lui tresser des lauriers, en l'occurrence Paul Carré, rédacteur en chef de TF1. PPDA a droit à la même salve d'honneur.  C'est tout l'art de la critique joffrinesque : critiquer sans nommer et évoquer sans citer. Seuls ceux qui doivent être honorés doivent être mentionnés!
Si Laurent Joffrin avait davantage pris le temps d'éprouver sa critique, il saurait par exemple, que l’on peut tout reprocher à Acrimed sauf son sens de la précision. Il suffit d’aller sur le site d'Acrimed pour le constater : chaque article comporte une avalanche de références et de citations ; lorsqu’une émission de télévision ou un article est critiqué, c’est avec un appareil critique très sophistiqué proche des travaux universitaires.

La même observation vaut pour le travail d’Arrêt sur Images, site qui respecte scrupuleusement les canons de la déontologie journalistique. De son côté, Elisabeth Lévy et le site causeur.fr se situent dans une perspective plus idéologique. On y trouvera des arguments intellectuels de fond et non des anathèmes.
Bref, Laurent Joffrin est pris en flagrant délit d'amalgame, travers qu'il met au service de sa rhétorique.

Le néolibéralisme connait pas
Deuxième erreur du directeur de Libération, son argumentation est atemporelle. Pour Laurent Joffrin, le monde de 2009 est, dans les grandes lignes, le même que celui des années 1970 ou 1990. Quelle erreur ! La même, entre parenthèse, que celle de beaucoup de dirigeants socialistes qui n'ont pas compris que le néolibéralisme a ruiné le magistère social-démocrate.

Pour arguer de l’honnêteté intellectuelle des journalistes, Joffrin nous rappelle la règle d’or du journalisme volant qu’un reporter cite forcément des sources contradictoires : partis ET syndicats, partis de gauche ET partis de droite, etc. Il ne voit pas que – et c’est tout le problème – que, dans le monde réel de 2009, les syndicats réellement indépendants n’existent pratiquement plus dans les entreprises. Il ne s’est pas davantage aperçu que les discours des partis de droite et de gauche se rejoignent sur un nombre extraordinairement important de questions. Ainsi, ces dernières années, la droite et la gauche étaient d’accord – comme Laurent Joffrin d’ailleurs – sur la nécessité de réduire la dette et d’amaigrir l’État, de maintenir le système des stocks-options, de faire jouer la concurrence dans les services publics, de faire respecter scrupuleusement les critères de Maastricht, de libérer le Kosovo de l’oppression serbe, d’élargir l’Europe à 27 pays, d'alléger les programmes scolaires, de rendre les universités plus autonomes, d’imposer la sacro-sainte diversité par la discrimination positive, de soutenir Obama, de condamner Poutine et l’Iran, etc. À par ça, camarade, la pensée unique n’existe pas !

Autorégulation ?
Selon un raisonnement voisin, Laurent Joffrin nous explique pourquoi les dérapages des médias sont forcément exceptionnels : c'est que le pluralisme et la concurrence corrigent d'eux-mêmes les erreurs. Drôle de pensée pour un homme de gauche : à l'inverse de tous les autres univers de notre société, le système médiaitique produirait par lui-même son propre système d'auto-régulation. Pendant des années, la plupart des experts et des financiers ont tenu le même raisonnement : la concurrence empêche les dérives. Elle n'a empêché ni les subprimes ni Madoff. Mais comme les journalistes sont tous des honnêtes hommes, la raison finira toujours par l'emporter dans le système médiatique. La raison peut-être mais laquelle ? Celle du plus fort ? Du plus argenté ? 

Enfin, la démonstration de Joffrin sur l’inexistence d’une pensée unique lui permet d’affirmer par la même que le poids des actionnaires est infinitésimal dans les médias, à quelques exceptions près. Le directeur de Libération ne voit guère que le conflit d’intérêt de problématique : autrement dit, le seul problème de la rédaction de Libération serait de traiter des sujets concernant son actionnaire Rothschild, le seul problème du Point de traiter des sujets concernant le groupe Pinault, le seul problème de la rédaction des Échos de traiter des affaires de LVMH, etc. En soi, vu la taille de ces groupes et leurs nombreux points de rencontre avec l’État et l’intérêt général, ce n’est déjà pas négligeable. Mais là n’est pas l’essentiel. L’essentiel est que ces patrons de groupe, propriétaires d’entreprises  à la rentabilité médiocre que sont les journaux, choisiront forcément un patron de presse partageant, pour l’essentiel, leur philosophie du monde (et qui pourrait le leur reprocher ?) : voilà pourquoi Rothschild a préféré Joffrin à Plenel, Bernard Arnault a choisi Nicolas Beytout et non Eric Israelewicz ou tout autre journaliste, Serge Dassault a recruté Étienne Mougeotte et non Jean-François Kahn. Etc, etc.
Bref, le livre de Joffrin visant à répondre à la critique des médias était une fort bonne idée, salutaire pour le débat public. Mais cet ouvrage reste à écrire.

La Média-paranoïa, par Laurent Joffrin, 132 pages, Seuil, 14 €.

(1) Laurent Joffrin me fait l’honneur de citer La Face cachée du Monde, que j'ai écrit avec Pierre Péan. Une remarque cependant : pourquoi un ouvrage de 650 pages, qui comporte des centaines de références et de citations, est-il qualifié de « pamphlet » par Joffrin (après beaucoup d’autres) tandis que son livre, manifestement vite écrit (une dizaine de références), qui assène moult vérités révélées sans les prouver, sera considéré, lui, comme un « essai sérieux » ?

Lire aussi dans Marianne n° 614 (en kiosque) la réponse de Maurice Szafran : Oui, Laurent Joffrin, la pensée unique médiatique existe !



MOT-CLÉS : joffrin, liberation, media
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