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Le Medef, vrai héritier de la Fondation St Simon

Vendredi 4 Septembre 2009 à 07:01 | Lu 6811 fois I 20 commentaire(s)

Régis Soubrouillard
Journaliste à Marianne, plus particulièrement chargé des questions internationales En savoir plus sur cet auteur

En abordant la question de l'éthique lors de son Université d'été, le Medef tente de mettre un peu de sagesse dans un capitalisme de brutes. Mais on ne se refait pas, les intervenants ont rapidement évacué ces questions «surperficielles» pour revenir à l'essentiel: l'économie et le marché. Depuis la fondation Saint Simon, le projet de Denis Kessler, grand manitou de ces journées, n'a jamais été autre: imposer un véritable programme d'action politique.


Le Medef, vrai héritier de la Fondation St Simon
Quelques tentes, des chevaux, des débats sur la décroissance et l'éthique du capitalisme. Dans la navette qui nous conduit vers notre lieu de pèlerinage, une dame s’amuse : « ça fait un peu colonie de vacances patronale.. ».  A croire qu'on s'est trompé d'Université d'été. Heureusement on se rassure très vite, les tentes ont des petits noms charmants « business innovation », les chevaux sont ceux de la police venue en nombre sécuriser le campus d'HEC et les débats sur la décroissance prennent la forme d' échanges interminables sur la capacité d'un mouvement d'une telle radicalité à s'abattre sur le monde. Ici pas question de communauté, on vient aussi, d'abord et avant tout pour construire ses réseaux. Nous sommes bien à  l'Université d'été du Medef.
Si sur les estrades, ça phosphore sur l'avenir du monde, débats métaphysiques, Matthieu Ricard est déjà venu prêcher la bonne et plate parole bouddhiste. En invité d'honneur Lech Walesa, le syndicaliste mais aussi le partisan d'un « capitalisme libéral » salué par 3000 patrons debout. Certains sont sous le charme: « les plénières sont très intéressantes mais on ne peut pas tout  faire ». Un constat: le spirituel fait plus recette que les débats sur la conjoncture. Mais dans les allées, le rêve s'estompe, on parle business, on prend des contacts, on présente ses produits, ses « solutions »: « j'ai rencontré les dirigeants d'une boite américaine qui bosse dans la formation. On a pris contact, j'ai trois rendez-vous au menu » confie un jeune dirigeant.  Reste que  le débat sur l'éthique animé par Jean-Pierre Elkabbach -moins animateur que porte-voix de Laurence Parisot - attire plus que les simples curieux. L'amphi est plein à craquer. Mais l'éthique en tant que telle est assez vite évacuée pour un décryptage de la crise. Le « risque systémique » supplante rapidement la « question de l'éthique ». Plutôt que sur la crise des  valeurs, Christine Lagarde préfère s'attarder sur la « fair value » et le débat sur les agences de notations fait disparaître en quelques minutes toute interrogation d'ordre plus philosophique. On ne se refait pas. Le Medef veut bien nous vendre un capitalisme spirituel mais point trop n'en faut.

Le Medef, vrai héritier de la Fondation St Simon
Elkabbach pose d'emblée les enjeux du débat et rassure: « le capitalisme peut aimer les gens, il fonctionne dans leur intérêt ». Pas question de jeter le capitalisme avec l'eau de la crise. On s'interroge certes, mais pas question d'envisager des réponses. Président de BNP Paribas, Michel Pébereau, par ailleurs visiteur du soir de Nicolas Sarkozy assène: « cette crise reste un mystère ». SI ça l'est pour lui, alors...


Treize heures, les conférences matinales s'achèvent. Le départ de la course aux polos est lancé. De suite, le paysage change, nombreux sont ceux qui arborent fièrement  sur les épaules leur polo bleu pâle signifiant du « j'y étais » patronal.
 
Hormis l'aspect purement « politique » qui consiste à se compter, au moment où la patronne du Medef bat la campagne pour sa réélection, reste une question. Essentielle. A quoi sert l'université du Medef ?
Prendre le pouls de l'opinion patronale ? Sans doute un peu. « Ici, c'est clair on ne sent pas que c'est la crise. Les gens ne sont pas inquiets » estime une dirigeante de PME enjouée de se retrouver dans ce qui s'apparente, en effet, à un camp de vacances sécurisé.

Le Medef, vrai héritier de la Fondation St Simon
A sa création en 1999, l'idée qui a germé dans le cerveau du Denis Kessler, brillant esprit, grand patron proche de DSK, visait à réenchanter le monde, celui de l'entreprise s'entend, donner un supplément d'âme au capitalisme, ce fameux « nouvel esprit » analysé par Luc Boltanski et Eve Chiapello dans un ouvrage d'une rare densité et dont les analyses apparaissent encore  plus pertinentes à l'aune de ses récentes évolutions.  « Le capitalisme est la forme ordonnatrice de pratiques collectives parfaitement détachées de la sphère morale au sens où elle trouve sa qualité en elle-même ». Le capitalisme aspire au vide pour fonctionner, mais le vide lui serait fatal.
Conséquence : le système « a besoin d'un esprit pour engager les personnes qui sont nécessaires à la production et à la marche des affaires » écrivaient les deux chercheurs en 1999. Une analyse prise en compte par les esprits forts du monde patronal dans les années 90. Une période où le capitalisme ne peut pas non plus s’appuyer sur une critique forte qui lui permettrait de s’amender et de mobiliser ses acteurs. Boltanski et Chiapello constatent que cadres et ingénieurs ont besoin de « puissantes raisons morales pour se rallier au capitalisme ». C’est dès lors le patronat qui entreprend de produire sa propre critique du système. Elle sera modérée.
Alors, on parle, excès, dérives mais aussi avenir, enfants, parentalité, argent de poche, développement durable, spiritualité. On invite les psys tendance, les philosophes médiatiques, les journalistes vedettes. Tous ceux là viennent de bonne grâce.

Le Medef, vrai héritier de la Fondation St Simon
Question d'image: l'entreprise ne peut apparaître comme uniquement dévouée à la conquête du profit, et le chef d'entreprise n'est pas ce monstre froid indifférent aux agitations du monde. Mais le projet est beaucoup plus ambitieux, plus politique. Le fruit d'une vaste réflexion murie dans les cerveaux des membres de la Fondation Saint Simon : imposer un programme de réflexion et d'action  visant à répondre aux bouleversements politiques et économiques de la société contemporaine.
Cercle de réflexion incontournable des années 90, véritable QG de la pensée unique, la fondation Saint Simon a le projet de fonder une gauche moderne. Comme le dit Libé : «c’est  le salon chic des intellectuels antitotalitaires et des patrons sociaux, le trait d'union entre les rocardiens et le centre droit, la machine à tisser du consensus ». Alain Minc, François Furet, Elkabbach, Ockrent, Sinclair, Denis Olivennes, Pierre Rosanvallon, Jacques Delors. Tous, et bien d'autres en sont. De son côté, Pierre Bourdieu en fera sa bête noire.

Le Medef, vrai héritier de la Fondation St Simon
La plupart des membres de ce cercle de réflexion se retrouvent aujourd’hui dans Le Siècle, présidé actuellement par…Denis Kessler. L’actuel président de la Scor, sous couvert de dépoussiérer le discours patronal, n’a jamais caché ses intentions ultimes : casser le modèle social français issu du Conseil National de la Résistance. « L’architecture des conquêtes sociales est aujourd’hui complètement dépassée » confiait-il au magazine Challenges en 2007, « il est grand temps de le réformer, et le gouvernement s´y emploie. Les annonces successives des différentes réformes par le gouvernement peuvent donner une impression de patchwork, tant elles paraissent variées, d´importance inégale, et de portées diverses : statut de la fonction publique, régimes spéciaux de retraite, refonte de la Sécurité sociale, paritarisme...
A y regarder de plus près, on constate qu´il y a une profonde unité à ce programme ambitieux. La liste des réformes ? C´est simple, prenez tout ce qui a été mis en place entre 1944 et 1952, sans exception.
Elle est là. Il s´agit aujourd´hui de sortir de 1945, et de défaire méthodiquement le programme du Conseil national de la Résistance ! ».
Cette année, l’université d’été du Medef avait pour thème « à la recherche des temps nouveaux». Le projet demeure: entreprendre de détricoter le passé.

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