Le 9-3, exclu de l'histoire urbaineMancioday - Reversus | Vendredi 7 Août 2009 à 12:01 | Lu 5207 fois
Stéphane Gatignon est, depuis 2001, maire communiste de Sevran. Cette commune de Seine-Saint-Denis est une des ville les plus pauvres de France. Dans cette interview, Stéphane Gatignon s'appuie sur sa double casquette de maire et d'historien pour expliquer la situation de la Seine-Saint-Denis aujourd'hui.
1) Vous êtes Maire de Sevran depuis 2001, une des villes les plus pauvres de France. Pouvez-vous nous raconter, en quelques phrases, votre quotidien d’élu ?
C’est vrai qu’en termes de classement des villes de plus de 50 000 habitants, Sevran reste la ville la plus pauvre de France. C’est la résultante d’un phénomène de désindustrialisation. Sevran reposait sur une mono-industrie avec les laboratoires Kodak d’un coté et la Westinghouse de l’autre (freinage automobile et ferroviaire). Entre 1993 et 1995, ces deux entreprises ont totalement disparu de la ville. Cela a créé un vide qu’on n’a jamais réussi à résorber. Pour revenir sur le quotidien de maire, il est difficile. Déjà en tant que gestionnaire, c’est très compliqué puisque nous avons 35% de budget en moins qu’une ville de même strate en Ile-de-France. Nous avons un budget de fonctionnement de 55 millions d’euros alors qu’il est en moyenne de 34 millions de plus dans les autres villes de la région. Sur une année c’est déjà difficilement gérable, en 10 ans, je vous laisse imaginer le résultat… La fonction de maire dans une ville comme Sevran comprend beaucoup de social. Il faut s’occuper d’une partie de la population qui est en grande difficulté. On le ressent encore plus avec la crise, notamment en ce qui concerne les questions de logement. Cette pression sociale est importante à tous les niveaux. Nous sommes la deuxième ville la plus jeune d’Ile-de-France après Clichy-sous-Bois, il y a donc également une demande très forte en termes d’infrastructures (logement, école, équipements sportifs…) 2) Je suppose qu’en termes d’emploi, vous devez également être touché de plein fouet par la récession. Quelle politique avez-vous menée à votre niveau pour lutter contre ce fléau ? Nous avons paradoxalement moins de pression sur l’emploi entre guillemets puisque nous avons très peu d’entreprises. Le problème se situe plus vers Roissy et sur Paris. Mais à Sevran, nous avons créé dès 2002 un pôle Emploi Formation qui regroupe plusieurs institutions (mission locale intercommunale, le service RMI devenu RSA) afin de simplifier le processus de recherche et d’accès à l’emploi. Du coup même l’ANPE a choisi de s’installer à Sevran pour travailler en corrélation avec ce pôle qui fonctionne à plein régime. Je crois qu’il faut vraiment tendre vers une logique de pôle. Je cite souvent l’exemple de l’ANRU (Agence Nationale pour la Rénovation Urbaine) : on nous parlait d’une réforme avec la création d’un guichet unique, et aujourd’hui cette agence est devenue un monstre technocratique avec des commissions qui se superposent, beaucoup de bureaucratie et de réunions techniques pour au final aboutir à peu de décisions politiques. Le système français est vraiment en panne aujourd’hui.
3) Je poursuivrai avec une question un peu provocatrice. Charles Pasqua a comparé récemment les Hauts-de-Seine et la Seine-Saint-Denis, en affirmant que « les deux départements avaient au départ les même potentiels et 30 ans après, la différence de résultat était la conséquence d’une gestion socialo-communiste ». Que répondez-vous à cela et quelles sont selon vous, les raisons qui expliquent une telle disparité ?
C’est vrai que c’est une déclaration un peu provocatrice. La question est de savoir pourquoi on en est arrivé là en Seine-Saint-Denis et plus largement dans l’Est parisien puisque Villiers-le-Bel, Sarcelles, le Val-d’Oise sont également touchés. La réponse est historique. Pendant les Trente Glorieuses, les entreprises étaient ici et les lieux de vie des ouvriers étaient situés à proximité des usines. Il faut se rappeler qu’il y avait déjà des bidonvilles, notamment à Argenteuil ou à Bezons. Et lorsque vous analysez les livres blancs de l’époque, vous retrouvez déjà l’organisation urbaine actuelle. Il y avait une banane qui partait de Sarcelles, Aulnay, Sevran, Clichy où l’on a regroupé les habitats collectifs pour entourer la plus grande ville d’Ile-de-France qui après Paris, devait être Tremblay-en-France. C’est la création de l’aéroport de Roissy-Charles de Gaulle qui a bouleversé ce programme… 4) Mais comment expliquez-vous la disparition progressive de l’industrie en Seine-Saint-Denis ? Il y a eu dans les années 70, un phénomène de désindustrialisation alors que nous avions dès la fin du XIXème siècle, des pôles de vie énormes à coté des usines, il faut se rappeler qu’il y avait déjà 80 000 habitants à Saint-Denis à cette période. La seconde phase, c’est l’après-guerre, on assiste à une restructuration des usines autour de la Plaine de France principalement. La troisième phase, c’est la désindustrialisation. Ces usines étaient pour la plupart des usines de basse qualification, spécialisées dans l’industrie chimique ou la métallurgie. Tous ces secteurs ont été en crise dans les années 70. Il y a eu beaucoup de délocalisations, de fermetures d’usines devenues au fil du temps totalement archaïques… Il y a eu également le phénomène de villes nouvelles que l’on a tendance à oublier. Si l’on prend le cas d’Argenteuil, il y a eu beaucoup de départs forcés d’entreprises, avec l’obligation d’installer ses bureaux à La Défense. 5) Mais qu’est-ce qui a poussé ces entreprises à s’installer dans les villes nouvelles ? C’est l’Etat qui a pris certaines décisions pour structurer les villes nouvelles et créer des pôles qu’on n’appelait pas encore pôles de compétitivité à l’époque mais l’idée était là. C’est donc une histoire urbaine sur laquelle se sont superposés des facteurs économiques. Cela explique la raison pour laquelle les usines étaient situées majoritairement à l’Est plutôt qu’à l’Ouest de Paris. A l’Ouest par contre, on avait quelques industries automobiles et aéronautiques, qui ont d’ailleurs perduré. La désindustrialisation a donc davantage touché l’Est que l’Ouest. Pour revenir sur la déclaration de Charles Pasqua, ce qu’il aurait pu dire c’est que le produit de la Taxe Professionnelle entre les Hauts-de-Seine et la Seine-Saint-Denis, est presque comparable. En Seine-Saint-Denis, les établissements industriels ont été remplacés peu à peu par des entreprises spécialisées dans les Services et la Logistique. La suite de l'interview de Stéphane Gatignon sur Reversus
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