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La crise de la gauche durable : du relais européen au marqueur sociétal (2)

Roland Hureaux | Dimanche 14 Octobre 2007 à 12:14 | Lu 5223 fois

Par Roland Hureaux. L'auteur poursuit son voyage au sein de la gauche et explique pourquoi celle-ci ne trouvera pas de salut hors de la lutte des classes.



La crise de la gauche durable : du relais européen au marqueur sociétal (2)
Cette contradiction originelle entre ouverture au monde et justice sociale a pris un visage particulier en raison du projet européen qui, à bien des égards, est apparu comme le relais de la globalisation. Il n’était certes pas écrit d’avance que l’Europe ferait le choix d’accompagner la mondialisation comme elle le fait depuis vingt ans. Tel est pourtant le sens de ses engagements constants en faveur du libre-échange extérieur, de la plus totale liberté dans le mouvement des capitaux, de son encouragement systématique à la concurrence et aux privatisations. Cette propension, déjà lisible en pointillé dans le traité de Rome n’a cessé de s’affirmer du fait de l’influence croissante en son sein des pays anglo-saxons ; elle s’est épanouie tout naturellement dans la Constitution européenne. Que le commissaire européen en charge du commerce extérieur, Pascal Lamy, pourtant membre du parti socialiste, ait pu, sans vraiment changer de costume, devenir directeur général de l’OMC est à soi seul, riche de sens.

Facteur connexe : la raideur dont fait preuve la Banque centrale européenne, à l’instigation de l’Allemagne, dans la défense d’un euro fort, prive les Européens de la seule arme dont les pays – ou groupes de pays – disposent encore dans la compétition féroce d’une économie mondialisée : l’arme monétaire, dont un pays comme la Chine joue si bien pour développer ses parts de marché.
C’est par le biais de leur soutien à la construction européenne que les socialistes français sont tombés dans le piège mondialiste. Etait-il écrit que, dans sa majorité, la social-démocratie européenne, en particulier le parti socialiste français, jouerait ainsi à fond le jeu de l’Europe ? Sans doute la construction européenne, entreprise dans les années cinquante devait-elle autant aux sociaux démocrates (Monnet, Mollet, Spaak) qu’aux démocrates-chrétiens (Adenauer, Schumann, De Gasperi). Pour les uns comme pour les autres, confrontés à la guerre froide, l’unification de l’Europe devait être à l’internationalisme communiste, ce que la social démocratie était au bolchevisme : une version tempérée et acceptable de l’universalisme idéologique, en même temps qu’un contrepoids. Au fur et à mesure que le projet européen se libéralisait, les partis socialistes, dont l’invocation rituelle d’une Europe sociale s’avéra de plus en plus un vœu pieux, sont demeurés prisonniers de leur orientation originelle en faveur du projet européen. Seule une minorité en leur sein (Benn, Chevènement, Lafontaine) a osé le remettre en cause.

C’est ainsi qu’en s’alignant sur une mécanique européenne devenue au fil des ans bien plus libérale que sociale et même plus mondialiste que véritablement continentale, le parti socialiste a perdu la plus grande part de sa marge de manœuvre pour mettre en œuvre une authentique politique de régulation sociale et de rééquilibrage des inégalités.
Cette contradiction, déjà arbitrée en faveur de l’Europe sous le premier septennat de Mitterrand, contribua au caractère terne du second. Voulant réaffirmer l’identité socialiste, Lionel Jospin ne trouva en 1997 que les contestables 35 heures, moyen détourné de faire du social sans augmenter les salaires, en respectant donc la contrainte européenne. Cette idée, la dernière qui ait singularisé la gauche dans le champ économique et social, porta le préjudice que l’on sait à l’économie.
Les 35 heures ne furent d’ailleurs qu’un paravent, derrière lequel se déchaîna un libéralisme sans frein : le gouvernement Jospin a privatisé plus que ses prédécesseurs de droite (et souvent dans des conditions de braderie : cf. EADS) ; les logiques libérales de la commission de Bruxelles en matière énergétique reçurent l’aval de la France Jamais autant que sous le gouvernement Jospin, le partage de la valeur ajoutée ne fut plus favorable au capital.


Le marqueur sociétal

L’opinion s’habituant peu à peu à ce que les majorités de gauche ne fassent pas, en matière économique, une politique différente de celles de droite, il restait à la gauche qu’une seule possibilité de s’affirmer : les problèmes de société. Jospin ne fut pas seulement un privatiseur aussi ardent que honteux ; il fit aussi voter le Pacs et imposa la parité. La gauche historique était fondée sur la lutte des classes, la gauche post-moderne ne se distingue plus que sur les questions de sexe !
Héritier de mai 68 mais devenu emblématique de la « gauche américaine », le journal Libération, ne trouvait plus ses marques de gauche qu’en tirant sur Christine Boutin.
Mais c’était là un piètre marqueur, éminemment vulnérable. Non seulement parce qu’il allait dans le sens d’un capitalisme intrinsèquement hédoniste, mariant sans difficulté le libéral avec le libertaire. Mais parce qu’il était facile de deviner qu’une droite, dépourvue de complexes dès lors que les intérêts des puissances d’argent ne sont pas directement en jeu, n’aurait aucun mal à tailler des croupières à la gauche dans le champ culturel et sociétal où elle s’était réfugiée.

La gauche aura beau faire : hors de la lutte des classes, il lui sera difficile de trouver quelque champ identitaire que ce soit dans lequel elle puisse garder son monopole. L’argent n’a pas d’odeur. La droite affairiste n’a pas de scrupules à invoquer Jean Jaurès ou Guy Mocquet (dont elle se moque bien qu’il ait été communiste), de promouvoir la lutte contre les discriminations, de faire entrer de manière massive et voyante des ministres femmes ou issues de l’immigration au gouvernement, de promouvoir la diplomatie humanitaire et de réunir un Grenelle de l’environnement.
La déchristianisation, longtemps un des objectifs inavoués de la gauche, a finalement joué contre elle, affaiblissant un électorat soucieux des traditions à un point tel que la droite classique n’a plus guère à en tenir compte.



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