Marianne2 2012

La bonhomie du mal

Samedi 28 Janvier 2012 à 16:01 | Lu 5052 fois I 4 commentaire(s)

Marin de Viry - Marianne


Avec « Claustria », roman inspiré de l'affaire Fritzl, Régis Jauffret livre de fascinants carnets du sous-sol qui donnent toutefois envie de remonter à la surface.


La trame de Claustria, de Régis Jauffret, emprunte à l'affaire Joseph Fritzl. Ce père incestueux autrichien qui avait enfermé sa fille dans une cave, avec les enfants qu'il lui avait faits, pendant vingt-quatre ans. Avec le reste des siens, il menait une existence de patriarche brutal au-dessus de sa famille recluse et souterraine, dans la même maison. Les sons montés de la cave atteignaient les étages supérieurs et perturbaient les voisins, soulevant des questions laissées sans réponse pendant près d'un quart de siècle. Ce n'est que lorsqu'un des enfants vivant dans la cave a nécessité des soins à l'hôpital que l'affaire a enfin été découverte.

Sur cette base réelle, Régis Jauffret a construit un récit long, mais sans longueurs, qui se présente comme un roman (nous en sommes prévenus avec insistance dans l'avertissement), dans lequel, toutefois, le personnage principal a le même nom que le protagoniste réel.

L'amplitude du projet de Jauffret, le matériau que l'auteur a accumulé, et son traitement littéraire ambitieux provoquent une impression de lecture assez proche d'une expédition en montagne au printemps. Cette cave est un vaste paysage, on y fréquente des abîmes, le ciel passe du lumineux au noir, et la température fait de brusques embardées tout au long du récit. Ce que Jauffret a réussi d'abord, c'est la fabrication d'une cave-univers. Ce qu'il a ensuite réussi, c'est d'être à travers son écriture retenue le « modérateur de l'absurde ». Un guide calme dans une situation psychique folle, à base de viols, d'inceste, de brutalités diverses, et d'hallucinantes petites réunions de famille où le bourreau et les victimes partagent des repas de fêtes, et où l'amour tient malgré tout son rang.

Dans la variété des romans tirés de faits criminels réels, Claustria trouve une place bien à lui. Le style n'y est pas clinique, comme habité de la certitude que le diable est dans les détails, à la façon de Norman Mailer. Ce n'est pas davantage une hagiographie poétique de l'assassin à la Genet. Le fait réel n'est pas seulement une étincelle, un prétexte, à la manière de l'affaire Berthet, qui fut le déclencheur du Rouge et le Noir de Stendhal, ou des chroniques du Quattrocento qui irriguent l'intention initiale de la Chartreuse de Parme. Ce réel épouvantable n'est pas, enfin, le support d'un faux délire qui fabrique un scandale calculé, à la manière de Duras. Jauffret trouve un dosage original : raconter beaucoup, n'interpréter jamais, supposer souvent. Quelque chose comme une consternation calme ressort du récit, qu'on sent habité d'une volonté d'honnêteté, et d'une saine défiance à l'égard de la recherche des causes psychologiques.

En revanche, la quatrième de couverture de Claustria met sur une fausse piste : « Platon, le mythe de la caverne. Des prisonniers qui ne verront jamais de la réalité que des ombres d'humains », etc. A lire ce texte en convoquant ses souvenirs platoniciens, on s'imagine que le roman va s'organiser comme une métaphore du monde, et dépasser la perception des faits, donner un cadre d'interprétation de ce drame épouvantable. Mais ce roman n'a rien d'une métaphore, et n'amène nullement vers quelque chose de bien propre et de sereinement conceptuel qui relèverait du monde intelligible. C'est l'histoire précise et nuancée d'une brute humaine, trop humaine, et de ses victimes, qu'il a privées de ciel. Le ciel des idées comme le ciel tout court. Ce n'est pas la banalité du mal, mais son étrange bonhomie qui frappe dans le portrait de Joseph Fritzl. C'est un mal de père de famille, une sorte d'exagération pathologique du patriarcat. Au total, c'est un livre qui donne envie de chanter ad vitam les louanges du code pénal et des interdits anthropologiques. Enfin un roman du côté de l'ordre !

Claustria, de Régis Jauffret, Seuil, 544 p., 21,90 €.









LES PLUS de Marianne
  • Revue Web personnalisée
  • Les Unes de Marianne2
  • Le MAG en PDF 24h avant !

Abonnez-vous à la Newsletter de Marianne
Recevez tous les jours les meilleurs articles de Marianne2.fr