Les «sarkoneries» seront- elles à Nicolas Sarkozy ce que les bushisms - en anglais dans le texte - furent à George Bush? Dès la première année de son premier mandat, en 2001, un éditorialiste distingué dénommé Jacob Weisberg a forgé ce néologisme et consigné les erreurs de syntaxe ou de grammaire du 43e président des Etats-Unis. En huit années d'observation studieuse, le fameux journaliste, diplômé de Yale, chroniqueur au Financial Times et animateur du site élitiste slate.com, se flattait d'avoir ainsi compilé «plus de 500» tirades, plus navrantes les unes que les autres. Or, paradoxalement, ce relevé d'âneries, loin d'empêcher la réélection de George Bush, a contribué à lui attirer la sympathie d'une majorité d'électeurs. En 2004, l'Amérique blanche a prolongé le bail du Texan qui parlait des Gréciens à propos des Grecs, des Kosoviens pour désigner les Kosovars, qui déclarait doctement qu'«une des choses merveilleuses avec les livres, c'est que parfois il y a des illustrations fantastiques» et s'interrogeait ainsi: «Rarement on se pose la question: est-ce que nos enfants apprend?»
Le discours d'Ornans
Ces jours-ci à l'Elysée, les communicateurs rêvent à peine secrètement d'un péril identique à celui qui frappa ce cher «Debeuliou». Ces goguenards croisent les doigts pour que leur chef multiplie les «m'enfin», persiste à avaler les négations et culbute encore la syntaxe. Ainsi, pensent-ils, le chef de l'Etat réveillera-t-il le choeur indigné des agrégés de lettres. Et retrouvera ipso facto sa place dans le coeur du peuple. Depuis un fameux discours prononcé le 17 mars dans l'usine Alstom d'Ornans (Doubs), ils kiffent, les poètes du sarkozysme. Toute polémique permettant de distinguer leur patron du gang des dominants est bonne à prendre.
Ce jour-là, devant les ouvriers, l'homme politique n'est pas là. Nicolas Sarkozy a disparu. Un comique au talent fou l'a remplacé. Le visage figé de Buster Keaton, mais le débit de Jamel Debbouze et les bras en mouvement: le contraste est à mourir de rire. Sur le thème de la crise, son sketch est un enchaînement de sentences, de confidences et d'éloquents silences. «Vous savez dans la crise... [Silence] y a beaucoup de gens qui perdent leur sang- froid. Surtout parmi les élites. [Silence] C't'une grande caractéristique. [Silence] On se demande parfois, plus y z'ont fait d'études... [Silence, les doigts virevoltent au niveau de la tête] A part Patrick? [Patrick Kron, le patron d'Alstom, est diplômé de Polytechnique et de Mines]. Mais franch'ment, par moments, on s'demande c'est à quoi ça leur a servi toutes ces années pour avoir autant de mauvais sens!» Quelques minutes plus tard, toujours plus désabusé, le président déclare: «J'ai pas été élu pour augmenter les impôts, moi. Si on veut augmenter les impôts dans notre pays, hein, y a tellement de candidats pour les augmenter, vous aurez l'embarras du choix aux prochaines élections. Moi, j'ai été élu pour réconcilier la France avec l'entreprise et l'usine.» Puis, faisant trembler ses mains devant lui au bout de ses bras, il mitraille: «Alors, si y en a que ça les démange d'augmenter les impôts, ils oublient qu'on est dans une compétition. Et mon but, c'est défaire venir en France, défaire investir en France des gens qu'ont de l'argent, dans nos usines et nos entreprises, c'est pas de les faire partir!» La fin du show est tout aussi percutante: «J'suis quelqu'un qui dit ce qui pense. Et ça s'arrange pas. J'avais pas prévu de vous dire tout ça mais ça m'a fait bien plaisir.»
Quelques heures plus tard, un montage vidéo diffusé par le site mediapart.fr commence à populariser la performance. Le dimanche suivant, un article du Parisien recense les dérapages grammaticaux du protecteur de l'Académie française. Linguistes et grammairiens sont ulcérés. Les nostalgiques de la pompe élyséenne révoltés. L'ami Pierre Charon, conseiller officiel, flaire le bon coup. Les Français sont en rage contre les banquiers et les patrons, contre les visionnaires qui n'ont rien vu venir, contre les cervelles qui ne comprennent rien, contre les boussoles qui ignorent où se trouve la sortie; ils ne peuvent qu'aimer le fils caché de Coluche et de Jean-Pierre Pernaut. «Les leçons des belles personnes, Nicolas s'en fout. Il est du côté de ceux qui comprennent les choses, contre les énarques», prétend un conseiller. Sarkozy persistera donc à alterner les phrases classiques forgées par Henri Guaino et la tchatche des «z'y va». Devant les agriculteurs de Maine-et-Loire - «Quand je vois l'étendue des conseils que je reçois chaque jour, ça me donne pas envie de les suivre» - comme devant les officiers supérieurs de la Fondation pour la recherche stratégique - «Ce que j'ai découvert, c'est que, alors que nous sommes dans l'Otan, car nous y sommes, y a bien peu de personnes qui le savent». Pendant la campagne de la présidentielle déjà, la même trivialité, pareillement dénoncée, avait permis au maire de Neuilly-sur-Seine de mettre un pied chez les Groseille. «Faut qu'il en reste dans la gamelle à la fin du mois, pas vrai?» demandait alors, sur un chantier de l'entreprise de construction Hervé, l'anti-Villepin, candidat du pouvoir d'achat.
Le pari sur la jobarderie, en réalité, est loin d'être gagné. En 2007, son ami José Frèches, énarque et écrivain, décrivait «la mélodie de Nicolas», les «mots ouvriers», les «propos de chef d'atelier s'adressant à ses troupes» et lisait sur le visage de ses interlocuteurs «une certaine fascination tempérée par la curiosité». Deux ans plus tard, le même complice trouve encore «réjouissant que le président soit resté cash, quels que soient ses interlocuteurs, qu'il résiste à la pasteurisation même si ça choque l'establishment». Quant à garantir l'empathie du public...
Selon le sociologue Denis Muzet, directeur de l'institut Médiascopie, «cette volonté de rompre avec le linguistiquement correct pour se distinguer de l'élite est vouée à l'échec». «Après le discours de Toulon et pendant la présidence française de l'Union européenne, le chef de l'Etat a renoué avec la parole performative, dire, c'est faire. Depuis, il paraît impuissant face à la crise. C'est le retour du discrédit du politique. Pour beaucoup de Français, Sarkozy est le copain des grands patrons. Ils lui demandent de baisser son salaire.» Une partie de la gauche, à l'instar du fils d'ouvrier Alain Rousset, président du conseil régional d'Aquitaine, dénonce la «démagogie d'un avocat qui veut parler peuple». Mais l'attaque est vouée à l'échec. «Je présume que les Français qui utilisent le même langage populaire que Sarkozy ne se sentent pas méprisés, précise le linguiste Pierre Encrevé. Pas plus que lorsque de Gaulle, faisant la tournée des popotes en Algérie, ignorait les liaisons facultatives qu'il respectait scrupuleusement en d'autres circonstances. Néanmoins, il ne suffit pas de passer pour inculte auprès des gens cultivés pour être adopté par les gens ordinaires.» Question de cohérence: si le joggeur de l'Elysée use d'un langage moins châtié que les élites, il est protégé par les mêmes policiers que ses prédécesseurs, porte la même chemise monogrammée qu'Edouard Balladur et fréquente les mêmes palaces que son «frère» Arnaud Lagardère.
«Alors, mesdames, messieurs, il faut admettre que je vais, dans mes phrases, là ou aucun homme n est aile auparavant», se vantait George Bush en mars 2001, lors du premier banquet des correspondants à la Maison-Blanche. Un homme de l'importance de Nicolas Sarkozy se doit de relever pareil défi.