L'honneur perdu de Frédéric MitterrandPhilippe Bilger - Blogueur associé | Jeudi 8 Octobre 2009 à 17:01 | Lu 13547 fois
A la suite de l'émission Mots Croisés de dimanche dernier, le ministre de la culture Frédéric Mitterrand a répondu sans ménagement à ses détracteurs. Philippe Bilger estime que sa stratégie de défense est malhonnête au regard de son statut et de l'origine du scandale.
Pour Frédéric Mitterrand, ce serait un «honneur» d’avoir été traité de «pédophile» par Marine Le Pen, dans le récent Mots croisés sur France 2. Et ce serait une «honte» pour Benoît Hamon, porte-parole du parti socialiste, puisque ce dernier s’est dit, lui aussi, choqué par ce ministre qu’il a qualifié de «consommateur». Où est la honte, chez qui l’honneur ?
La ficelle est trop usée, qui consiste, au lieu de répliquer sur le fond, à jouer de l’indignation éthique et politique comme si on avait davantage légitimité que ses contradicteurs pour le faire. Difficile tout de même d’entraîner Benoît Hamon - qui n’a pas cédé d’un pouce (lefigaro.fr) - dans la même mêlée que Marine Le Pen alors que précisément le premier explique que cette affaire va faire « le lit » du Front national représenté par la seconde (nouvelobs.com, le JDD). Il est des répliques que l’honnêteté intellectuelle devrait interdire. « La mauvaise vie », livre écrit par Frédéric Mitterrand et publié au mois de mars 2005 par Robert Laffont, raconte dans un chapitre les relations tarifées de l’auteur avec des « garçons », des « gosses » en Thaïlande. Beaucoup trop jeunes, à l’évidence. Il décrit l’excitation qui est la sienne devant cette misère offerte et forcément soumise, cet univers de sexe et d’argent auquel il s’abandonne tout en le trouvant « dégueulasse » et indigne. Il humilie en pleine conscience et s’en trouve bien. Le tourisme sexuel dénoncé en France et ayant été pratiqué là-bas, de la part d’un homme choisi il y a peu comme ministre de la République, cela ne gêne personne ? Je ne suis pas persuadé que sa sincérité - qui la lui a demandée ?- soit à elle seule suffisante pour qu’un grand livre en résulte. La polémique née ces derniers jours, parce que le « tourisme sexuel » nous est devenu insupportable à cause de notre combat contre la pédophilie et toutes les formes d’exploitation de l’enfance en France et que Frédéric Mitterrand a été nommé ministre de la Culture, me semble tardive. J’ai lu « La mauvaise vie » et j’ai d’emblée perçu ce qu’il y avait de nauséeux à la fois dans le récit et dans l’accueil complaisant qui lui était fait. Les critiques littéraires littéralement énamourées - je pense notamment à celle de Jean-Paul Enthoven - qui ont célébré ce livre m’ont paru plus, dans leur excès, saluer le sulfureux que le talentueux, le transgressif que la qualité de l’écriture. Parfaite illustration de ce « copinage » culturel et médiatique qui sans cesse diffuse ses méfaits en égarant les esprits et en dénaturant les goûts. J’avais été étonné alors par l’absence de la moindre voix discordante comme s’il fallait - j’insiste sur l’obligation - porter aux nues Frédéric Mitterrand. Il y a des devoirs que le snobisme impose et qui apparemment peuvent durer. Ces aveux sur sa vie intime et asiatique n’auraient pu décevoir que le lecteur et susciter moins d’enthousiasme chez le téléspectateur si soudain, par quelque étrange aberration, même comme second choix, on n’avait décidé de le faire entrer au gouvernement. De la France. Gouvernement nommé par le président de la République sur proposition du Premier ministre. Gouvernement qui nous représente, dont les ministres n’auraient aucune légitimité véritable, citoyenne, s’ils étaient par trop déconnectés du sentiment et des tendances populaires. La liberté de démarche et d’expression au sein d’une société, la liberté de comportement à l’étranger pour ce qui regarde ses orientations intimes n’ont rien à voir avec la rigueur et la dignité qui s’attachent nécessairement à l’honneur d’être ministre. Que celui-ci soit hétérosexuel ou homosexuel n’emporte pas la moindre conséquence dès lors que cet état demeure enclos dans la sphère privée et ne vient pas, fût-ce indirectement, affecter la validité d’une politique mise en oeuvre dans tel ou tel secteur. Des réactions tardives sur des faits déjà vieux
Peut-on soutenir que les abandons asiatiques de Frédéric Mitterrand ne sont pas de nature à affecter si peu que ce soit, proclamés et exposés avec tellement de fausse audace (l’audace, dans ce microcosme, aurait été de les taire), la lutte gouvernementale contre la pédophilie et l’administration de la Culture ? Ou bien faut-il considérer que la Culture, dont on vante les mérites pour mieux l’oublier dans sa quotidienneté, devrait être naturellement destinée à de surprenants responsables, comme si elle-même était condamnée à pactiser avec le saugrenu, le choquant et le trouble ? Je l’aime trop pour ne pas penser qu’elle a droit aussi à des personnalités publiquement irréprochables.
Les citoyens, la société dans ses profondeurs comptent-ils donc si peu pour que jamais leur possible perception des choix politiques ne soit prise en considération ? La démocratie, c’est précisément, ce devrait être la volonté de répudier la «chasse gardée» pour l’Etat et le tout venant pour le peuple. Celui-ci a le droit de s’émouvoir devant ce qui ne l’ennoblit pas. Les gazettes, lors de la nomination de Frédéric Mitterrand, ont insinué que l’épouse du président de la République ( j’essaie de me souvenir mais je ne me rappelle pas avoir voté pour elle !) avait glissé à son époux le nom de Frédéric Mitterrand. Pourquoi pas ? Ce qui ne laisse pas de m’étonner, c’est que, ce livre et ce chapitre étant connus, ces pratiques affichées et publiées, on n’a pas songé un instant au hiatus probable et risqué entre la prestigieuse fonction et le comportement délétère. Dire qu’à une certaine époque une simple mise en examen faisait démissionner le ministre et l’image publique pourtant était infiniment moins altérée par cette présomption d’innocence qui demeurait que par les émois pour le moins discutables de Frédéric Mitterrand. Ce qui me stupéfie encore davantage, c’est l’acceptation d’un tel choix par deux personnalités qui, en dehors des disputes politiques, sont respectées pour leur bon sens (le Premier ministre refuse la rétribution de l’absentéisme, par exemple), leur souci du peuple et leur absence de parisianisme. Je n’ai jamais rencontré François Fillon alors qu’à deux reprises j’ai échangé avec Claude Guéant il y a quelques années. Je ne peux pas croire que l’un et l’autre, dans un registre évidemment différent, n’aient pas été troublés par cette affectation ministérielle créant plus de désordre que d’espoir. Ce qui me rassure en revanche sur la validité de mon point de vue, c’est qu’Henri Guaino vole au secours de Frédéric Mitterrand avec l’adjectif « indigne » accolé, il est vrai, à « assez » comme un remords. Piquant de voir ce qualificatif appliqué à ceux qui dénoncent ! Il y a des êtres dont on déplore le silence et d’autres dont la parole, à leur insu, sert la cause qu’ils pourfendent. Je ne me fais aucune illusion. En dépit de Benoît Hamon, Marine Le Pen servira de repoussoir et Christine Boutin, qui désapprouve aussi, de prétexte. L’UMP, décidément méconnaissable et progressiste en diable, est venue en renfort du ministre. Cette controverse qui n’est pourtant pas dérisoire va s’éteindre, étouffée par cette philosophie ironique et compréhensive, marque de l’identité de notre temps, qui postule qu’il n’y a rien de grave, rien d’interdit et que le gouvernement de la France a le droit de mêler qui il veut en son sein puisque le Pouvoir peut tout. S’il fallait une preuve pour justifier ce pessimisme, il suffirait de voir à quel point les « grands » médias ont été discrets - sauf au journal de France 2 - sur cette affaire et comme le Net, une fois de plus, a été décisif. Marianne 2, notamment, a souligné cette grave carence et pallié les manques. Gérald Andrieu, en expliquant l’indulgence à l’égard de Frédéric Mitterrand par le fait qu’il est « un membre éminent de la caste des mondains parisiens », fait preuve d’une pertinence qu’on souhaiterait davantage partagée. Frédéric Mitterrand, les critiques légitimes qui lui sont faites, le trouble autour de lui, la certitude que dans l’immense vivier intellectuel et politique français on aurait pu trouver sans aucune difficulté un ministre ordinaire (dans le bon sens du terme) mais qu’on a fui cette opportunité pour provoquer et faire « un coup », tout cela donne envie, et je ne suis sans doute pas le seul citoyen à la désirer, d’une tranquille et sereine banalité. De cette banalité qui manifeste qu’on a dominé l’obsession de surprendre et qu’on a vaincu le risque de la médiocrité. D’un ministre qu’on contredit peut-être mais qu’on ne récuse pas. Frédéric Mitterrand évoque son « honneur » à bon compte. Il devrait trouver mieux. Car le Front national est vraiment usé à force d’avoir trop servi. Si son honneur de ministre, c’était tout simplement de partir ? Retrouvez les autres articles de Philippe Bilger sur son blog
Vas, lis et reviens
Sur le Net
Quand la corde Bertrand soutient le pendu Mitterrand, par Antidote La défense intenable de Frédéric Mitterrand par Laurent Pincolle Les leçons de l’affaire Mitterrand par Reversus Mauvaise vie, bon écrivain, mauvais ministre par Koztoujours Questions autour de la polémique par Jean-Michel Aphatie Sur Marianne2.fr : Affaire Mitterrand: Hortefeux et la majorité embarrassés par Régis Soubrouillard Le Pen vs Mitterrand: le dangereux silence des «grands» médias par Gérald Andrieu Marine Le Pen vs Mitterrand : pour Sarko ça craint! par Philippe Cohen
Voir les 95 commentaires
Dans la même rubrique :
|
|
||

Imprimer
Augmenter la taille du texte
Diminuer la taille du texte
Accueil
Envoyer
Partager
Digg
Del.icio.us
Wikio
Facebook
Google
MySpace
Twitter
LinkedIn
Viadeo







