Marianne2 2012

L'euro peut-il survivre à la crise ? (3/3)

Dimanche 2 Janvier 2011 à 12:01 | Lu 16020 fois I 59 commentaire(s)

Jacques Sapir - Economiste

Ébranlé par la crise, l'euro pourrait bien vivre les derniers jours de son existence. La faute en revient aux dirigeants de l'UE qui n'ont pas su adopté les mesures capables d'endiguer la crise financière, selon l'économiste Jacques Sapir. Mais ces derniers veulent-ils vraiment sauver la monnaie unique?



Veut-on sauver la zone Euro ?

Les résultats du dernier sommet européen posent la question de la volonté réelle des pays de la zone euro à sauver l’euro. En fait, tout tourne autour de deux pays.

La politique de l’Allemagne s’apparente de plus en plus à ce que l’on appelle en théorie des jeux la position du « passager clandestin ». Un pays veut profiter du système, mais refuse d’en assumer les coûts. Plus profondément, c’est la stratégie globale de l’Allemagne qui est en cause. Tant que ce pays voudra fonder sa croissance uniquement sur ses exportations, il ne saurait y avoir de stabilité dans la zone euro. Aujourd’hui, la balance commerciale de l’Allemagne se dégrade rapidement dans le commerce avec ses partenaires autres que ses voisins. Le solde commercial est ainsi devenu négatif avec la Chine, s’est fortement réduit avec l’Inde. Quant aux États-Unis, le solde commercial est égal au 2/3 de ce qu’il est avec la France… On ne peut impunément fonder sa croissance sur ses voisins avec qui l’on est en union monétaire.

L’Allemagne doit soit sortir de son modèle, soit sortir de la zone euro. Mais on peut comprendre qu’elle rechigne devant l’une ou l’autre de ces alternatives. Le modèle exportateur est solidement ancré dans les traditions et les institutions de l’Allemagne contemporaine. Le remettre en cause, par exemple en procédant à une relance importante par la hausse des salaires et des prestations sociales, aurait des conséquences à court terme importantes sur les profits des entreprises allemandes. Cependant, renoncer à l’euro voudrait dire que l’Allemagne s’interdirait l’accès de ses principaux marchés, la France, l’Italie et l’Espagne, avec un taux de change garanti. Que l’Allemagne sorte de l’euro et le Mark retrouvé se réévaluera rapidement, détruisant une partie de la compétitivité de l’industrie allemande.
Dès lors, on comprend que les dirigeants allemands adoptent cette position faite d’intransigeance verbale et de petits accommodements concédés. Mais, ceci n’aura qu’un temps. À refuser de choisir, l’histoire choisira pour eux et ils sont, et de loin, le pays qui a le plus à perdre à la fin de l’euro.

Mais la position de la France n’est guère plus claire. Notre économie a considérablement souffert de l’instauration de l’euro comme monnaie unique (1). On ne peut comprendre l’insistance obsessionnelle de nos dirigeants à « sauver » l’euro que par la volonté implicite de changer les règles du jeu de la zone. Notre engagement que l’on affirme indéfectible doit donc avoir, dans l’esprit de nos dirigeants, pour contrepartie des changements substantiels. C’est une stratégie en théorie possible, mais qui souffre d’une contradiction rédhibitoire.
 
En effet, sans la France, et de fait sans l’Italie, ni l’Espagne, la zone euro ne serait guère qu’une « zone Mark ». Mais, dans ce cas, comment lire la volonté encore réaffirmée par notre Président de coller à la position de l’Allemagne ? Ce n’est pas en acceptant les contradictions de Mme Merkel et de son gouvernement que l’on fera changer les choses. Au contraire, en se liant les mains par une surenchère de déclarations fracassantes, on s’ôte à terme non seulement la crédibilité mais la possibilité même de faire passer des changements substantiels dans l’organisation de la zone Euro. Publiquement, comment faire comprendre à l’opinion française un possible retournement de notre position ? La stratégie adoptée aurait impliqué que soit tracée dès le début une limite claire dans nos concessions indiquant jusqu’où nous étions prêt à aller, mais aussi quelle serait notre attitude si l’Allemagne ne changeait pas de politique. Faute de l’avoir fait nous sommes condamnés soit à aller toujours plus loin dans le sacrifice de nos intérêts nationaux, soit dans une rupture qui sera incomprise tant à l’intérieur qu’à l’extérieur.

En fait, les élites politiques sont terrorisées par la perspective, chaque jour plus probable et plus crédible d’un éclatement de la zone euro. Ceci remettrait en cause une bonne partie de leur politique.
Alors, on cherche à se rassurer par des déclarations ineptes telle celle proclamant que l’euro serait défendu car l’éclatement de la zone serait l’éclatement de l’Europe. Un peu de décence! La fin de l’euro n’implique pas la guerre mondiale. À trop vouloir dramatiser, on perd le sens du ridicule et l’on sombre dans les aberrations les plus extrêmes. L’Europe, même dans le sens de l’Union européenne, n’est pas la zone euro. Nombre de pays appartiennent à la première mais pas à la seconde. Croire que pour défendre l’euro, les Français sont prêts à sacrifier leur dernière usine sur l’autel des délocalisations est une chimère aussi stupide que dangereuse. L’euro, loin de nous protéger a, dans son état actuel, poussé nos économies vers une dépression que nous n’avons pu combattre que par des politiques de relance budgétaire continues, mais dont les résultats en termes de déficits publics ont été désastreux (2).

En fait, pour vouloir réellement sauver l’euro, il faudrait en avoir analysé au préalable les faiblesses et les incohérences et avoir la volonté d’y porter remède (3). Il aurait fallu s’inquiéter depuis maintenant bien des années du phénomène d’« eurodivergence » qui était pourtant bien lisible dans les chiffres (4).
 
Il nous faut bien constater que tant manque l’analyse que manque la volonté. Le contentement de soi des chantres de l’euro, leur refus obstiné de regarder la réalité en face est, au même titre que les facteurs bien réels, l’une des causes de la crise actuelle de l’euro !

Un plan « B » ?

Nous sommes donc confrontés à une trajectoire de crises successives qui vont se dérouler durant 2011. Les mesures qui ont été prises en 2010 ne suffiront plus à calmer le jeu, quand celui-ci concernera des pays plus importants que la Grèce, l’Irlande ou le Portugal. L’Espagne est le premier sur la liste, mais ne sera pas le dernier. Ces crises successives ne feront que renforcer le sentiment actuellement dominant sur les marchés que l’euro est perdu.

Plus grave encore, on va assister à une « fatigue de l’euro ».  Les opinions publiques, et les gouvernements ne seront plus capables de se mobiliser pour réagir en temps utile. Il est probable même qu’une partie des opinions publiques va cesser de soutenir l’euro, mettant alors les autorités politiques dans une situation intenable où elles devront à la fois combattre les marchés financiers et leurs propres opinions publiques.

On peut donc prédire, sans gros risques de se tromper, que de crise en crise, nous connaîtrons la crise terminale de l’euro dans l’hiver 2011-2012. La conjonction des temps économiques et politiques, avec les élections présidentielles du printemps 2012 en France, sera redoutable…

Il est donc plus que temps de penser à un plan B. Si l’Euro explose, il convient de tenter ne pas sacrifier les principes d’une coordination monétaire avec les pays qui seraient prêts à y souscrire. La solution optimale, celle que je préconisais dans « La Fin de L’Eurolibéralisme » (5), le passage d’un euro « monnaie unique » à un euro « monnaie commune », n’est aujourd’hui probablement plus possible. Il nous faut donc envisager toutes les autres solutions qui vont de la constitution de zones monétaires réduites au retour direct au Franc.

Les solutions intermédiaires, par exemple l’établissement d’une monnaie commune avec certains pays dans le cadre d’un système de changes fixes mais révisables et un contrôle des capitaux, sont encore possibles. Mais, pour cela, il nous faut retrouver notre autonomie monétaire et financière. Cela veut dire retrouver notre monnaie, une opération bien moins difficile que l’on veut nous le faire croire. Techniquement, il nous faudrait entre 3 et 6 mois. Cependant, recouvrer notre souveraineté monétaire n’aurait pas de sens si cela ne devait pas s’accompagner d’un changement radical de notre politique. Il faut comprendre que la mise en parenthèse de l’euro, voire son abandon pur et simple, n’aurait de sens qui si la politique économique de la France était profondément modifiée et visait, entre autres, à une re-industrialisation. Cette politique implique que nous ne soyons plus à la merci des marchés financiers.
Il faut donc proposer comme condition sine qua non à une coordination monétaire la création d’une Zone Européenne Intégrée des Opérations Financières, qui verrait une stricte réglementation des opérations tant en son sein qu’envers l’extérieur, et qui pourrait s’appuyer sur un accord des Banques Centrales des pays membres pour procéder selon les besoins aux avances nécessaires aux Trésors Publics, en particulier en cas de crise bancaire.

Cessons de feindre de croire que les contrôles des capitaux sont une chose du passé. La Corée du Sud vient de les ré-instituer (6), après bien d’autres pays. Taiwan aussi a introduit des limitations importantes sur les marchés des « produits dérivés » afin de limiter l’espace ouvert à la spéculation. Il faut systématiser ce genre de pratiques et les accompagner de règles interdisant certaines opérations (ventes à découvert) et même certains marchés (comme les produits dérivés les plus complexes et les moins transparents). Si, aujourd’hui on n’entend pas parler d’une spéculation sur le Yuan, c’est bien en raison de l’efficacité des contrôles. Les mesures à prendre sont donc nombreuses, mais ne sont nullement impossibles à concevoir et à exécuter.

L’euro peut éclater de diverses manières, de l’expulsion de certains pays (la Grèce, le Portugal) solution qui semble avoir les faveurs des dirigeants allemands mais qui pose des problèmes légaux importants (7), en passant par la sortie de l’Allemagne de la zone Euro et jusqu’au retour au « chacun pour soi ». Il faut noter que les solutions intermédiaires sont, en réalité, très favorables à la France.

Le choix du type d’éclatement dépendra aussi des décisions que nous serons capables de prendre. Souhaitons nous nous cramponner à l’Allemagne et faire périr notre industrie et à terme notre économie, ou au contraire souhaitons nous développer une zone croissance au Sud de l’Europe ? Des choix stratégiques devront être faits, et il convient qu’ils ne soient pris dans l’urgence ou sous l’empire de la nécessité du moment. De ce point de vue, le refus actuel des grands partis en France (UMP, PS et même PCF) d’ouvrir un débat sur les nécessaires alternatives à l’euro fait peser un risque considérable sur notre pays. C’est dans un état de désarmement intellectuel et moral total qu’ils arriveront aux échéances !

C’est en préparant dès aujourd’hui les solutions pour demain que nous pourrons éviter le pire, qui pour nous, prendrait entre autres la forme d’une union monétaire avec l’Allemagne. Des dirigeants sans courage ni volonté nous préparent une abomination sans fin. Ayons le courage de préparer une fin de l’Euro qui ne soit pas abominable.

(1) S. Federbusch, « La surévaluation de la monnaie unique coûte cher à la croissance » dans Libération, rubrique « Rebonds », 26 avril 2006 et F. Cachia, « Les effets de l’appréciation de l’euro sur l’économie française » dans Note de Synthèse de l’INSEE, INSEE, Paris, 20 juin 2008.

(2) « J. Bibow, Global Imbalances, Bretton Woods II and Euroland’s Role in All This »  dans J. Bibow and A. Terzi (eds), Euroland and the World Economy: Global Player or Global Drag?, New York (NY), Palgrave Macmillan, 2007. J. Sapir, « The social roots of the financial crisis : implications for Europe » in C. Degryze, (ed), Social Developments in the European Union : 2008, ETUI, Bruxelles, 2009.

(3) Sur ce point, je n’ai rien à ajouter ni à retrancher à mon article publié en 2006, J. Sapir « La Crise de l’euro : erreurs et impasses de l’Européisme » dans Perspectives Républicaines, n°2, Juin 2006, pp. 69-84.

(4) J. Sapir, « From Financial Crisis to Turning Point. How the US ‘Subprime Crisis’ turned into a worldwide One and Will Change the World Economy » dans Internationale Politik und Gesellschaft, n°1/2009, pp. 27-44

(5) Publié au Seuil en 2006.

(6) http://www.bloomberg.com/news/2010-10-19/south-Korea-imposes-levy-on-foreign-exchange.html

(7) Rien n’est en fait prévu dans le Traité d’Union Monétaire pour expulser un récalcitrant de la zone…

Lire les deux premiers volets de cet article : L'euro peut-il survivre à la crise ? (1/3) et L'euro peut-il survivre à la crise ? (2/3)








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