- Publiez vos commentaires
- Mettez en favori vos articles préférés
- Suivez l'activité des membres
L'affaire Artaud ou le maccarthisme littérairePhilippe Cohen - Marianne | Samedi 16 Janvier 2010 à 05:01 | Lu 7684 fois
Dans un ouvrage fleuve construit comme un polar, Florence de Mèredieu raconte comment les cahiers d’Artaud ont fait l’objet, cinquante ans durant, d’une captation et d’un détournement éditorial dont s’est rendue complice une bonne partie de l’intelligentsia parisienne.
Le livre que nous voulons évoquer ici a été ignoré par tous les médias si l’on excepte une émission d’Europe 1 et un papier anecdotique du Monde. Sa thèse devrait pour le moins susciter un débat, voire une polémique : selon son auteur, philosophe et universitaire, Florence de Mèredieu, la publication des cahiers d’Antonin Artaud n’aurait pas respecté les originaux écrits par le poète.
Le 4 mars 1948, Antonin Artaud est retrouvé mort, au petit matin, dans son pavillon de la maison de santé d’Ivry-sur-Seine. Cela aurait pu être la fin de l’histoire, ce fut le début d’une invraisemblable bataille autour de son héritage symbolique qui se poursuit aujourd’hui encore. C’est que l’interné de Rodez, le plus marginal des marginaux du surréalisme, celui qui est le « suicidé de la société » s’était taillé violemment une place au premier rang de l’avant-garde culturelle. Il ne fallait pas que cela se perde. Au xxe siècle, la modernité littéraire a créé et choyé le concept de « passeur » d’œuvre : les œuvres réputées audacieuses, trangressives, donc irréductibles aux normes sociales, d’auteurs « maudits » auraient besoin d’intermédiaires, de fervents défenseurs et missionnaires chargés de conquérir leur reconnaissance. Oui mais voilà, le passeur peut nourrir des ambitions plus discutables. Il peut effacer, manipuler, transformer. Sa lecture et sa pédagogie peuvent trahir l’auteur. Bref, le passeur peut être un fraudeur, ou simplement un imposteur. Entre passeur et créateur...
Paule Thévenin a été le passeur incontesté et unique d’Antonin Artaud pendant près de cinquante années. Là est le problème : unique parce qu’incontesté, ou l’inverse ? Elle s’arroge le titre quelques heures après le décès du poète, puis réussit à obtenir l’honneur de « transcrire » – dans son esprit, de traduire, mais on ne l’apprendra que bien plus tard –, en vue de son édition, l’œuvre posthume laissée à l’état brut par son auteur. Paule Thévenin a, pour dire les choses simplement, quelque peu caviardé et aménagé l’œuvre du poète persécuté : elle a elle-même infligé un mauvais traitement au texte, et les éditions Gallimard, se sont rendues complices de ce forfait éditorial. Florence de Mèredieu montre comment le « passeur », dont elle ne met pas en cause la bonne foi aveugle, a transmis une œuvre qui s’écarte de celle d’Artaud : à force de « petits arrangements » supposés rendre plus lisibles les écrits du poète, sa transcription est devenue une re-création.
Le destin fragile d’Antonin Artaud a suscité la vocation messianique de Paule Thévenin, après leur rencontre en 1946 : elle est alors étudiante en psychiatrie, mariée à un médecin, elle s’apprête à abandonner ses études et se passionne pour lui, qu’elle visite très fréquemment. Le matin de sa mort, prévenue par la maison de santé d’Ivry, elle arrive avant tout le monde sur les lieux et se serait emparée de la malle qui renferme tous les biens du poète : ses livres, sa correspondance, ses dessins et surtout la bagatelle de 406 cahiers qu’Artaud écrivait au jour le jour. De ce jour, Paule Thévenin a déniché une fonction qui a rempli toute son existence : déchiffrer les cahiers à l’écriture agitée du poète, transcrire, classer, et, finalement éditer aux éditions Gallimard les cahiers qui constituent la plus grosse partie des œuvres complètes du poète. Un labeur considérable, souvent ingrat, dont Paule Thévenin avouait elle-même qu’il a perturbé ses nuits, les lettres dansant une samba devant ses yeux éberlués. Juste inquiétude onirique, car la transcription de manuscrits est une profession en soi, qui a ses règles et ses lois, d’ailleurs en évolution. Aujourd’hui par exemple, les transcriptions font l’objet d’un travail collectif. Pendant longtemps, ni Florence de Mèredieu, ni surtout les ayants droit d’Artaud n’ont pu avoir accès aux cahiers originaux sur lesquels Paule Thévenin a travaillé depuis les années 1950. Pourquoi ? C’est ici que commence le « storytelling » Thévenin-Artaud. Histoire d'un héritage discutable
Soit un auteur qui avait coutume de vilipender le monde entier et, en premier lieu, ses proches : soit une famille supposée bigote, donc jugée incapable de comprendre et d’honorer une œuvre tout entière transgressive ; soit des amis à la fois admiratifs et protecteurs d’Artaud qui perçoivent en Paule Thévenin la femme qui peut préserver l’œuvre du désastre qui l’attend. Car la famille bigote est supposée nourrir des ambitions vengeresses et même meurtrières contre l’œuvre d’Artaud. Une fois le poète enterré à Marseille, ces « Justes » du combat littéraire, parmi lesquels on trouve Sartre, Adamov, Jean-Louis Barrault, Balthus, Chagall, Julien Gracq, Jacques Derrida, ne doutent pas une seconde que ladite famille, si elle s’emparait des cahiers, pourrait les faire disparaître, puisque honteuse était la mère de voir son patronyme lié à des « cochoncetés ». Dès lors, le « vol » de Paule Thévenin n’en est pas un. Ce serait la juste restitution à l’auteur, dont elle est devenue de fait l’exécuteur testamentaire littéraire « légitime » en dépit du droit « officiel ». Un acte fondateur, qui va en faire la papesse des avant-gardes littéraires françaises au début des années 1980.
Tout est donc en place pour rejoindre le schéma éternel des contes et légendes : un héros, une cause, des adjuvants et des opposants. La cause ? La préservation et la valorisation de l’œuvre d’Artaud. Le héros ? C’est évidemment Paule Thévenin qui soulève des montagnes pour éditer dans une quasi-clandestinité, les fameux cahiers Artaud. Ses adjuvants sont nombreux : les éditions Gallimard (dont les dirigeants ne pouvaient deviner, à l’origine, l’immense retentissement de l’œuvre du poète), toute une gauche littéraire et artistique, les dirigeants de la Bibliothèque nationale qui multiplie les embûches pour rendre difficile l’accès aux originaux d’Artaud et même un avocat célèbre, Roland Dumas, dont le cabinet prend la défense de Paule Thévenin. Les opposants sont évidemment les héritiers d’Artaud qui, depuis des dizaines d’années, mènent une guérilla juridique contre les éditions Gallimard afin de comparer les originaux et ce qu’en a fait Paule Thévenin. Ils sont totalement isolés, stigmatisés, à une exception près, celle de François Mauriac qui, à partir de correspondance, défendra l’idée d’un Artaud converti au christianisme. L'erreur est humaine...donc corrigeable
Or, et c’est là que Florence de Mèredieu, qui ne trouve pas place dans les contes et légendes de Paule Thévenin, devient sacrément convaincante : les comparaisons rendues possibles, à partir de 1994, à force de batailles juridiques pour avoir accès aux originaux, confirment à ses yeux que Paule Thévenin n’a pas respecté la continuité d’écriture du poète. Des bouts de cahiers sont regroupés selon une architecture dont elle seule détenait la logique ; des dessins ou des annotations ont été supprimés. L’évidence s’impose : les éditions Gallimard se sont rendues complices de transformations des originaux, l’établissement de l’édition n’avait rien de scientifique ni d’admirable.
Dès lors que le travail de Paule Thévenin est enfin apparu pour ce qu’il était, un travail « humain » susceptible de réformes, de contestations ou simplement d’erreurs, pourquoi tout l’establishment littéraire s’est-il levé comme un seul homme pour la défendre ? Pourquoi faire comme si les requêtes de la famille du poète aujourd’hui représenté par un antiquaire peu enclin aux bigoteries, étaient forcément illégitimes et hostiles à la postérité d’Artaud ? Pourquoi la société littéraire tient-elle absolument, dans ces circonstances, à éviter la vérité ? Pourquoi honorer à tout prix une personne certes respectable mais dont tout indique – et le livre de Mèredieu nous convainc de ce point de vue – qu’elle s’est inventé une relation avec Artaud en même temps qu’elle remodelait ses cahiers ? Florence de Mèredieu raconte ce curieux processus qui perturbe sa carrière universitaire depuis le début des années 1980. Mais elle n’apporte pas de réponse, même si elle rapproche judicieusement sa description du Paris littéraire de certains réflexes tribaux. En ce sens, son ethnographie, aussi drôle que pertinente, est incomplète. Les intérêts mercantiles de Gallimard, s’ils existent, ne fournissent pas une piste suffisante. Il n’y a pas non plus d’Artaud caché dont on aurait, sciemment, voulu effacer la trace. Il reste la bien-pensance, l’idéologie de la subversion poétique. Les pétitions d’intellectuels en faveur de Paule Thévenin fleurent bon la guerre froide littéraire. Congélation de l’adversaire. Refus d’écouter ses arguments. Ignorance, même, du réel. Lorsque, près de soixante ans après la mort d’Artaud, les éditions Gallimard rectifient les plus grossières erreurs de Paule Thévenin dans une nouvelle édition (Quarto) confiée à Evelyne Grossman, il se trouve encore des Roland Dumas, Hélène Cixous, Bernard Nöel et autres pour pétitionner à nouveau, sous le titre éloquent : « N’oublions pas Paule Thévenin. » La famille d’Artaud ne pouvait que saborder son œuvre et lui être nuisible, et la littérature ne pouvait que voir de preux chevaliers taquiner les frontières de la législation pour restituer le poète dans toute sa vérité et sa subversion. « Qui a peur des manuscrits d’Artaud ? », s’écrie parfois rageusement, Florence de Mèredieu en bute à ce « macCarthisme littéraire » depuis des années. Le problème n’est même plus là. C’est tout le ressort d’un fonctionnement de la critique littéraire, une solidarité de caste nourrie par des réflexes pavloviens que son travail met à nu. Il est grand temps que ce mur de Berlin, très germanopratin cependant, tombe à son tour. L’affaire Artaud ; Journal Ethnographique. Florence de Mèredieu, 680 pages, 29,9 €, Fayard
Voir les 21 commentaires
Dans la même rubrique :
|
|
||

Imprimer
Augmenter la taille du texte
Diminuer la taille du texte

Accueil
Envoyer
Partager
Digg
Del.icio.us
Wikio
Facebook
Google
MySpace
Twitter
LinkedIn
Viadeo







