L'adieu à la clopeExtra - ball - Blogueur associé | Dimanche 22 Novembre 2009 à 14:01 | Lu 4297 fois
Moins de deux ans après l'interdiction de fumer dans les lieux publics, on a déjà du mal à imaginer comment la cigarette imprégnait les rêves et les imaginaires. Extra-Ball nous replonge dedans.
Et cependant, le Monde est dirigé par un conglomérat d’idiots, partisans d’un assainissement général, aux ordres desquels une armée d’hygiénistes bouffis obéit - au doigt et à l’œil. Nos pensées malades seront traquées, nos pulsions dégoutantes seront étouffées, et purifiées, nos besoins de conflits, de tensions, d’affrontements se heurteront sans cesse aux murs d’une société-mousse, capitonnée pour nous éviter la moindre blessure, la moindre ecchymose, la moindre débâcle. Cette quote-part du monde que l’on nomme occident nous sera dès lors léguée sans dettes : immaculée parce que récurée, et briquée, et javellisée ; transparente, cicatrisée, inepte, oublieuse et amnésique, molle, inodore, insipide et inhumaine.
Nettoyer le monde, c’est le mettre à mort et tenter de le précipiter dans le néant. Ni plus ni moins. Aucune vie n’est possible sans un minimum de saleté. N’est-ce pas d’ailleurs ce que nous sommes originellement : le produit certes très amélioré d’une microscopique bactérie ? Un miracle engendré d’une petite mare boueuse ? Pour moi, la cigarette, ce fut cela, exactement cela : une merveille de saleté. Une pépite d’or dans un étron d’éléphant. Il y a des choses que je ne peux imaginer – que je ne pourrai jamais imaginer – sans nuage de fumée. Prenons Bogart par exemple. Bogart n’était pas très beau, pas singulièrement beau j’entends. Pris comme ça, à la découpe, rien ne semblait pouvoir le distinguer d’autres vedettes de cinéma de l’époque. Et pourtant, il se dégageait sournoisement de lui une sorte de virilité nonchalante, ignorante d’elle-même, unique, qui aimantait toutes les attentions. C’était plus que l’expression d’une simple assurance, plus que cette esthétique petit-bras qui permet somme toute à beaucoup d’hommes de ressentir cette forme finalement très commune et parfaitement banale de satisfaction de soi. Bogart était une essence. Retirez-lui maintenant la clope de sa bouche, enfoncez-lui un bâton de réglisse entre les dents (ou une connerie d’épi de maïs !). Pensez-vous que son regard torve, éreinté, presque éteint aurait été le même, si paradoxalement intense, sans volutes grises et bleues pour le dissimuler ? Sans tabac, Bogart n’aurait tout simplement jamais existé. Je prends un autre exemple. Cela fait maintenant quelque temps qu’on a banni la cigarette des clubs de jazz. Autrefois, on jouait jusqu’au petit matin, le son perçait alors la nuit d’épais nuages malodorants, les silhouettes graves et noires des musiciens, telles des silhouettes de spectres, fendaient une barrière sale de fumée, fondaient subitement sur leur audience débraillée, uniforme, massive et indisciplinée. Le club était à cette époque un lieu malfaisant – caves, réduits, cagibis sans air et sans lumières – un bas-fond confiné duquel on assistait à l’éclosion de miracles (un peu comme on admirerait un protozoaire baignant dans un minuscule étang de vase). On toussait à part soi, les verres s’entrechoquaient, se brisaient parfois dans l’enthousiasme, on plissait les yeux pour apercevoir son voisin, allumer une solitude superbement décolletée quelques chaises plus loin. Les paires d’yeux devenaient rouges et jaunes, voilées, puis semblaient prendre feu. Depuis, plus personne ne consume quoi que ce soit, on assiste les bras ballants à des sets désodorisés. Il n’y a guère plus que les odeurs d’aisselle pour vous déranger les narines. C’est toujours mieux que rien, on espère secrètement que le patron pousse les radiateurs au maximum. Mais il est pingre le patron, il paie déjà les musiciens au lance-pierres ; et les clubs sont désormais propres comme autant de sous neufs. Au Duc des Lombards, on peut désormais se gaver d’une laitue à 20 euros imbibée de vinaigre balsamique tout en écoutant du be-bop ! Au Sunside, le dimanche après-midi, on peut venir avec ses gosses, et écouter du jazz, et puis goûter ! Mingus le pervers et Papy Brossard, le cake métissé ! Que dire ? C’est cette atmosphère que je laisse derrière moi, ce militantisme mortifère que j’abandonne ; cette aspérité charbonneuse dont j’aimais embellir les effets. Une foule de regrets près de moi, dont aucun n’est raisonnable, que je couve d’un regard mélancolique. Retrouvez les articles d'Extra-ball sur son blog
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