Marianne2 2012

L'Europe a le choix: l'audace ou le recul

Dimanche 2 Mai 2010 à 14:03 | Lu 5170 fois I 27 commentaire(s)

Mathieu Aurouet-Causeries républicaines

Mathieu Aurouet, du site Causeries républicaines, souligne les contradictions d'une Europe à 27, qui rend impossible la politique des «petits pas».


(L'enlèvement d'Europe. François Boucher)
(L'enlèvement d'Europe. François Boucher)
Dans les années 1990, lorsque j’étais tout jeune et que se forgeait ma conscience politique, je me souviens que le débat opposait ceux qui, dans la continuité des pères fondateurs, pensaient que l’Union politique découlerait d’une union économique sans cesse plus étroite, à ceux qui, au contraire, arguaient qu’il fallait d’abord définir un projet politique d’union avant d’abandonner aveuglément les moyens économiques de la souveraineté des Etats. Lorsque j’y réfléchis aujourd’hui, et même si la seconde option me plaît spontanément davantage, je me dis que les deux options se tenaient. De fait, c’est la première que les chefs d’Etat et de gouvernement ont retenu, pariant sur l’effet d’engrenage supposé du marché unique et de l’euro naissant, sur le modèle de la Zollverein allemande du 19ème siècle.

Ayant opté pour cette stratégie, la faute politique des gouvernants fut d’avoir entériné l’élargissement de l’Union sous prétexte de nécessité historique (la famille européenne divisée, les malheurs de l’Europe de l’Est depuis leur « libération » par l’Union soviétique), introduisant ainsi une incohérence majeure dans leur propre stratégie. Car de deux choses l’une : soit le projet européen était clairement défini dans sa finalité et stabilisé dans ses institutions, et alors l’accroissement de l’Union semblait possible sans en compromette l’existence ; soit la situation n’était pas assez mûre pour une telle définition et, dans ce cas, on ne pouvait souffrir d’élargir l’Union sans entraîner un risque majeur de blocage et de dilution.
En effet, tant que l’Union comptait un nombre raisonnable de membres, l’ambiguïté originelle encouragée par la méthode des « petits pas » pouvait subsister sans empêcher la poursuite de la construction européenne. Dans une Union à vingt-sept Etats, les initiatives diplomatiques, quand il y en a, donnent moins de résultat et les équilibres se fixent sur le plus petit dénominateur commun.

Nous ne finissons pas de payer aujourd’hui les conséquences de cette contradiction. Car il est bien clair que l’opinion commune, dans les années 1990, s’accordait sur la fragilité d’une union monétaire qui ne serait pas coiffée d’une union politique. Déjà, les économistes avaient mis en évidence qu’à l’exception de l’Europe des six, la zone euro ne réunissait pas les conditions d’une zone monétaire optimale. De plus, les Etats se trouvaient dans une situation où ils abandonneraient leurs politiques conjoncturelles sans pour autant bénéficié, en cas de crise, d’un policy mix européen efficace. En effet, les statuts de la BCE épousaient ceux de la Buba allemande, conférant à la politique monétaire un rôle unique de lutte contre l’inflation, tandis que l’Eurogroup était privé de budget « fédéral ». A long terme, cette tension originelle risquait de conduire à la mort de l’Euro. Ce scénario est aujourd’hui presque accompli dans le contexte où la soutenabilité de la dette grecque est mise en cause, et où l’on voit bien que l’aide de l’Union, honteusement couplée avec celle du FMI, ne fait que repousser le moment d’une désarticulation généralisée.

La voix des « petits pas » n’étant plus possible, la seule solution pour l’Union de s’en sortir la tête haute est de rendre raison aux personnes qui, dans les années 1990, soulignaient que seules étaient viables une Union axée sur l’acquis communautaire pré-Maastricht associée à des projets intergouvernementaux ambitieux à l’instar d’Ariane et d’Airbus, ou bien une Union plus étroite, d’inspiration fédérale et nécessairement originale, mais dotée de moyens d’actions conséquents. Nous voilà donc à la croisée des chemins. En l’absence de projet européen digne de ce nom, porté par des hommes politiques visionnaires, on voit mal comment l’Euro pourra survivre, et avec lui l’ambition initiale d’une union « sans cesse plus étroite ». Pour les raisons évoquées plus haut – à savoir la difficulté d’être ambitieux dans une Europe à vingt-sept Etats – on voit mal également comment la relance d’une Europe politique pourrait se faire autrement que dans la différenciation, autour d’un noyau dur d’Etats aux dimensions de la zone euro ou des Etats fondateurs. Enfin, nous imaginons mal que cette relance in extremis puisse se faire sans la France et l’Allemagne. Le temps est à l’audace ou au recul. Et nous pouvons d’autant moins nous permettre d’attendre que l’impopularité de l’Union ne se limite pas à sa monnaie, englobant également le marché commun lui-même en raison d’une politique commerciale déraisonnablement libre-échangiste.

Retrouvez les chroniques de causeries républicaines sur leur blog.








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