Les signes extérieurs
[...] Il y avait, jusqu'à la moitié du XXe siècle, plus d'une manière de sortir de l'anonymat et de gagner l'estime de soi et des autres. Valorisant les grades, décorations et reconnaissances aux actes de bravoure, la guerre ou la menace de guerre relativisaient les prestiges du portefeuille et du haut-de-forme. Du maréchal au garde champêtre et du Mérite agricole à la couronne civique, en passant par la distribution de prix au lycée et le tableau d'honneur, toutes ces petites noblesses viagères ou saisonnières que réservaient aux obscurs les corps constitués relativisaient bon an mal an les signes extérieurs de richesse. Il y avait, en dehors du Comité des forges et des 200 familles, et leur faisant la nique de loin, une gamme de dignités plus ou moins dérisoires, tout un jeu d'écarts subtils permettant au sans-grade - sans train de vie - d'indemniser l'ego. Face aux gros, les petits avaient leurs grandeurs à eux, spéciales, imprenables. Celles qu on ne mentionne plus aujourd'hui que dans les avis de décès du Monde ou du Figaro (chevalier de l'ordre national du Mérite, officier des Palmes académiques, commandeur des Arts et Lettres) et qui nous font sourire, de tristesse. Quand l'argent pénètre dans tous les recoins de l'existence, plus d'interstices pour ces médailles en chocolat. Depuis qu'on ne mène plus les hommes avec des hochets, la hiérarchie des conditions s'est brutalement simplifiée. Exister, c'est vendre et acheter. Fin des dédommagements fictifs. La même toise pour tous, le degré de réussite matérielle, ostentatoire et chiffrée, et un seul ordre de chevalerie enviable, le people.
Avec la décrépitude des colifichets honorifiques, le fric devient la seule médaille pour de vrai. Plus de concurrents. Le flouze n'a plus personne en face. Ses rivaux, courage, savoir, abnégation, travail, ont été relégués en coulisses. Ne contribue pas peu à son insolent soliloque sur la scène sociale l'engrisaillement des marques, ne serait-ce que le trait rouge à la boutonnière, de feu la méritocratie républicaine. Ainsi que notre somme toute récente indifférence aux distinctions décoratives (peau d'âne, diplômes, médailles, rubans), désormais si proliférantes et anodines qu'elles en perdent tout attrait et même visibilité (quiconque passé 50 ans n'a pas sa Légion d'honneur - dans nos milieux, du moins - laisse deviner un casier judiciaire chargé, sinon une assez sérieuse affaire de moeurs). Un optimiste peut toujours se féliciter de cette nouvelle indistinction démocratique. A condition d'ajouter: «L'échelle des revenus, c'est l'échelle des valeurs, et je n'en veux plus d'autre. Une seule unité de mesure, un seul objectif dans l'existence: le compte en banque. Vous verrez, ça simplifie la vie...»
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Pauvres riches...
Les rupins doivent-ils faire envie - ou pitié? Dans nos sociétés repues, à forte espérance de vie, plus menacées d'embouteillage et d'obésité que de famine et de rapines, les titres à la commisération augmentent de jour en jour. Nous ne sommes pas en Haute-Egypte ni au Sahel...
«Je n'aime pas les riches», a lâché un jour un leader socialiste de chez nous. Sans doute une imprudence, à l'heure et dans un pays où l'enrichissez-vous fait norme et mirage, à gauche comme à droite, et où le pêcheur de l'ïle de Ré paie l'impôt sur la fortune. On est toujours le riche de quelqu'un, et j'aurais mauvaise grâce, bourgeois et homme de lettres, de vouloir jouer au déplumé. J'ai la chance de gagner assez bien ma vie par ma plume pour ne pas trop penser à l'argent que je gagne et dépense (en gros, pas en détail) - insouciance ou négligence qui font le tranquille bonheur des gens aisés. N'empêche que moi non plus, d'instinct, comme M. François Hollande, et mal gré mes connivences sociales (à défaut d'affinités morales) avec une gauche caviar gorgée d'éthique et intraitable sur les droits de l'homme, je n'aime pas les riches à millions. Un reste catho, sans doute. Sans aller jusqu'au chameau de l'Evangile selon saint Matthieu, sans voir l'Antéchrist dans le livret de la Caisse d'épargne, comme Péguy à la fin de sa vie, sans cultiver, comme Léon Bloy, la mystique de la pauvreté, on m a tout de même appris dès ma plus tendre enfance qu'il y a des choses dont on ne parle pas à table, ni au salon, et que les grands argentiers sont aux grands hommes ce qu'était l'économe du lycée Janson-de-Sailly à monsieur le proviseur, personnage considérable. Ou, si l'on préfère, le Turcaret de Lesage à Jean- Jacques Rousseau, ou Rothschild à Napoléon.
Il y a de la posture, reconnaissons-le, dans ce «je n'aime pas les riches» assez conformiste, comme la haine des bourgeois chez le bobo. Chacun sait qu'il en est de fort respectables, le mot est faible, plutôt, il est vrai, parmi les anciens que chez les nouveaux riches. Je le sais pour en avoir moi-même rencontré, de ces mécènes discrets et désintéressés, jusqu'à l'anonymat. Si je ne veux pas mentir, il me faudrait rectifier le propos: je n'aime pas qu'une société mette autant à l'honneur la richesse, ou encore, et pour plus de probité: je ne m'aime pas aimant les riches.
Et puis, que ferais-je de plus, plein aux as? Des voyages à Tahiti, des croisières aux Seychelles? C'est devenu si commun. Aussi vulgaire que le franglais. Les grands restaurants? Le service n'en finit pas, le bruit de fond parasite, paralyse la conversation, et on en sort patraque une fois sur deux. Un yacht? Quelle casserole, et avec le mal de mer déjà envie de vomir. Les top- modèles, les chanteuses et les actrices? Passé l'âge, et puis on se fatigue. Une collection d'oeuvres d'art? Je n'ai pas le tropisme du bel objet ni le goût de chiner les bric-à-brac. Pons n'est pas mon cousin. Quelle aubaine finalement de pouvoir s éviter le Fouquet s et les copains de M. Sarkozy. Les riches, toujours stressés, se condamnent à une insécurité perpétuelle. Ils vivent chaque jour dans la peur - de se faire escroquer, kidnapper, cambrioler, coller, maître-chanter par un ou une éconduite, déshabiller par Gala, dénoncer par le fisc, épingler par la presse. Ah, les damnés de Neuilly et des Champs: je m étonne qu'aucun humanitaire en vue ne fasse croisade pour les captifs des ghettos du gotha.
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Une curieuse absence
Dans les Lieux de mémoire, le recueil dirigé par Pierre Nora, trois volumes dans «Quarto», à côté des paysages, symboles, modèles et singularités françaises, se nichent, bien sûr, les monuments. A Paris, le Panthéon, le Louvre, la Coupole, Notre-Dame, le mur des Fédérés ont donné lieu à des études. Un grand absent dans ces 4 000 pages: le palais Brongniart. Décidée par Napoléon en 1808, inaugurée en 1826, la Bourse, temple païen aussi voyant et majestueux, avec ses colonnes corinthiennes et ses statues d'angle, que le Panthéon, cent fois mieux innervé de rêves et d'intrigues, et combien plus vital et vibrant que «l'Ecole normale des morts», est exclue de l'imaginaire national comme du spirituel républicain. Pour central qu'il ait été, l'édifice parisien n'a pas les honneurs du papier ni de la pesée réflexive de l'historien. Lapsus intéressant, où l'on peut voir le signe d'un handicap de sacralité propre aux temples de l'argent, comme d'ailleurs aux ministres du culte (y compris les Rothschild, Greenspan, Soros et autres oracles de Wall Street).
Le haut clergé de cette fonction sociale stratégique n'a pas de saints ni de pape, seulement des gnomes à Zurich et des gourous à New York. Le monde rêvé de l'argent compose une mythologie dont les héros gris et friables - ceux de nos success stories - se passent de buste et de tableau. Des demi-dieux à vie, mais sans visage et à survie faible. Voyons là l'illustration d'un présentisme rédhibitoire. Les marchés n'ont pas de mémoire. Ni généalogie ni lignage. C'est sans doute ce qui fait du mam- monisme, comme Ruskin avait baptisé le culte du dieu Mam- mon, une religion civile ratée. Tous les cultes sérieux, depuis l'aube des temps, avec ou sans Dieu, associent les morts aux vivants, raccordent le présent à des origines perdues, et retrouvées par le rite. Avec le capitalisme financier, aussi omniprésent qu'évanescent, pas de martyrologie, pas de tombeau ni de nécromancie, pas de reliques éponymes ni de dates fondatrices. La liturgie des opérations fiduciaires est proliférante, ubiquitaire, irrésistible, mais l'enveloppe de notre planète reste en Cellophane: manque d'épaisseur mythique, de résonance imaginaire et de profondeur de temps. En ce sens, le veau d'or, c'est moins grave qu'on ne croit. De ce que le crédit ait besoin d'être lui-même accrédité par une croyance venue de plus haut, le pays du big money nous en fournit la preuve. Les Etats-Unis ont sagement relié l'argent à l'Evangile, comme s'ils avaient d'avance perçu que le premier a le souffle court. Ils ont lesté, par lettres et figures, le signe monétaire d'une panoplie monothéiste - in God we trust -venue du fond des âges, et par frontons et péristyles les façades de Wall Street. Sans cette gravité d'emprunt, cette traite tirée sur l'histoire longue du Salut, l'idolâtrie de la richesse aurait manqué de crédibilité et n'aurait pu tenir la route. Mam- mon est un dieu à béquille. Il ne peut pas voler bien loin de ses propres ailes. Un pauvre dieu, en somme.
Dieu, la nation, le corps se sont donné une signalétique urbaine en propre: l'église, le Parlement, le stade. Ils nous en mettent plein la vue et signalent leur prééminence par un monument reconnaissable entre tous et apte à franchir les siècles et les régimes. L'argent fait un gaz trop léger, trop amorphe et volatil pour qu'il songe à se donner un visage de pierre bien identifié -les sièges de banques en marbre restent interchangeables et plus ou moins anodins. Reste à savoir si cette atonie esthétique, cette timidité architecturale constituent un moyen d'emprise, une ruse à la Ulysse (pas vu, pas pris), ou l'aveu d'une secrète inconsistance. Quelque chose comme: «Pas besoin de vous attirer par des fioritures d'époque, des signatures tarabiscotées, je peux faire fond sur de l'indestructible: votre cupidité à tous. Aucune forme d'art, sans moi, n'aurait vu le jour, mais, pour mes propres édicules, je peux me contenter de formes austères et sobres». Force est de constater que l'argent comme tel a aussi peu de style que d'odeur. Ce qui, soit dit en passant, l'empêche de se démoder. Etant de tous les temps et de tous les pays, qu'a-t-il besoin de faire les pieds au mur?
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Contagion tous azimuts
«Le modèle boursier de la valeur». Je ne choisis pas la plus belle, mais celle dont je pense que les autres l'estimeront être la plus belle. Je veux être le premier à anticiper ce que les autres anticiperont. Ce nouveau régime de sens, court-termiste et moutonnier, a peu à peu gagné - gangrené? - la plupart de nos jugements de valeur. Il consiste à apprécier les oeuvres, les conduites, les idées, les personnes, non selon ce que nous croyons qu'elles sont, d'après notre table personnelle, mais d'après ce que nous croyons qu'on peut ou va en croire. On écoute le public avant de s'écouter soi-même. Toute musique ne vaut plus que par sa résonance. La valeur s'estime à sa circulation.
Avec le coulage du réfèrent-or, tout s'est mis à l'horizontale. On est passé d'un équilibre stable, fondé sur un socle amont, un postulat incontesté, à un monde d'évaluation minutée, révocable à tout instant. Sur quoi faire fond pour une quelconque économie critique? «C'est super, c'est nul, c'est réussi, c'est raté», soit, mais demandons par rapport à quel critère, quel système d'appréciation communément accepté. Quelle règle? «Qu'est-ce qui vous autorise à bien ou mal noter?» Le on. Le sondage. Le chiffre. D'où l'évanescence de la critique littéraire, théâtrale, cinématographique dans nos journaux, et le remplacement de l'évaluation de l'oeuvre par l'interview de la personne (auteur, metteur en scène, réalisateur, acteur, «à chacun sa vérité»), avec, en chapeau, le nombre d'entrées, le tirage, les bénéfices, etc. Le résultat marketing est le dernier palmarès qui vaille. Mais comme notre ultime planche de salut est une planche pourrie, qui peut couler d'un instant à l'autre, le cynisme boursicoteur s'en va plonger, in fine, dans un nihilisme qui ne dit pas son nom. Rien ne vaut par soi, ni au-delà de l'instant de sa cotation. Traduction: rien d'autre ne vaut que le «ça va, ça vient». Et on finit, tel le trader ou le courtier dans la salle de marché, l'oeil fixé, sa vie durant, sur la bande passante des chiffres sur l'écran médiumnique. En état d'hypnose. Somnambule, gavé d'informations, et privé de sens.