Kerviel et les médias: échange de bons procédés
Lundi 3 Mai 2010 à 11:01 | Lu 5899 fois I 20 commentaire(s)
Philippe Bilger a été juge d’Instruction et avocat général. Il est actuellement magistrat... En savoir plus sur cet auteur
Dimanche dans le JDD, ce matin au micro de France-Info et prochainement auprès de Laurent Delahousse, l'ex-trader Jérôme Kerviel, qui sera jugé début juin, a décidé de plaider sa cause dans les médias. Qui en font leur miel. Une échange de bons procédés qui n'est pas du goût de Phillipe Bilger.
Ce n’est pas la première fois qu’un prévenu ou un accusé se sert des médias en même temps qu’il les sert, pour créer le contexte le plus favorable possible pour son procès. Je continue à être choqué par cette dérive qui pollue le débat judiciaire à venir et donne l’impression que l’essentiel ne serait que l’accessoire de l’effervescence médiatique.
A partir du 8 juin, le tribunal correctionnel de Paris jugera Jérôme Kerviel, qui avait heureusement disparu de l’actualité, sans doute à la suite des conseils judicieux de ses avocats. Alors qu’on pouvait espérer un débat de qualité, Kerviel a décidé - et le processus est évidemment organisé tant il est multiplié - de revenir en pleine lumière. Le Journal du Dimanche lui consacre deux pages, dont un entretien avec Michel Deléan, et Laurent Delahousse s’entretiendra avec lui dans le Journal de 20 heures de France 2. Ainsi, la promotion de son livre « L’engrenage-Mémoires d’un trader », en vente le 5 juin, pourra être assurée.
La première page du JDD nous annonce que « Kerviel accuse ». Quelle mouche a donc piqué ce prévenu pour que, plus d’un mois avant l’audience le concernant, il décide non seulement de réapparaître mais de publier un ouvrage ? Faut-il y voir la démarche classique qui croit pouvoir faire pression avant l’heure sur les magistrats, en tentant de gagner les faveurs de l’opinion publique - et donc de jouer subtilement de celle-ci contre ceux-là ? Quelle étrange idée qui consiste à cultiver une stratégie de défense d’abord grâce aux médias puis, contraint et forcé, devant l’obligatoire justice ?
Michel Deléan fournit à Jérôme Kerviel l’opportunité de se présenter sous un jour tranquille, qui ne lui interdit cependant pas de dénoncer le comportement des magistrats instructeurs. Ils sont, manque de chance pour lui, d’incontestables et loyaux professionnels. Kerviel pointe également des anomalies et des dysfonctionnements dont il aurait été victime et n’hésite pas à mettre en cause ses anciens collègues (nouvelobs.com)... Ainsi, un paysage est créé, un climat diffusé, qui visent à rien de moins qu’à imposer médiatiquement sinon une innocence du moins une culpabilité largement atténuée. Parce qu’il serait si peu sûr de pouvoir plaider efficacement sa cause à partir du 8 juin ou au contraire parce qu’assuré de son succès, il prend toutes les précautions pour qu’il soit amplifié ?
Les médias profitent donc de Kerviel qui en retour profite d’eux. Je ne parviens pas à accepter ces attitudes qui, sous prétexte d’information, mettent sur le devant de la scène quelqu’un qui devrait être laissé dans l’ombre jusqu’à sa comparution. Le récent débat sur les Infiltrés a montré comme certains journalistes avaient enfin pris conscience du fait que dans leur activité professionnelle ils n’avaient pas à éluder leur responsabilité de citoyens. Un jour, aura-t-on le bonheur démocratique de féliciter des médias parce qu’ils auront su s’abstenir de toute promotion, de toute exploitation, de toute manipulation avant que les juges aient tranché ?
L’Etat de droit ne concerne pas que les juges et les avocats. Il devrait être sensible aux journalistes. Pourquoi pas une Société de droit qui rappellerait le bon tempo aux prévenus et aux accusés ?
A partir du 8 juin, le tribunal correctionnel de Paris jugera Jérôme Kerviel, qui avait heureusement disparu de l’actualité, sans doute à la suite des conseils judicieux de ses avocats. Alors qu’on pouvait espérer un débat de qualité, Kerviel a décidé - et le processus est évidemment organisé tant il est multiplié - de revenir en pleine lumière. Le Journal du Dimanche lui consacre deux pages, dont un entretien avec Michel Deléan, et Laurent Delahousse s’entretiendra avec lui dans le Journal de 20 heures de France 2. Ainsi, la promotion de son livre « L’engrenage-Mémoires d’un trader », en vente le 5 juin, pourra être assurée.
La première page du JDD nous annonce que « Kerviel accuse ». Quelle mouche a donc piqué ce prévenu pour que, plus d’un mois avant l’audience le concernant, il décide non seulement de réapparaître mais de publier un ouvrage ? Faut-il y voir la démarche classique qui croit pouvoir faire pression avant l’heure sur les magistrats, en tentant de gagner les faveurs de l’opinion publique - et donc de jouer subtilement de celle-ci contre ceux-là ? Quelle étrange idée qui consiste à cultiver une stratégie de défense d’abord grâce aux médias puis, contraint et forcé, devant l’obligatoire justice ?
Michel Deléan fournit à Jérôme Kerviel l’opportunité de se présenter sous un jour tranquille, qui ne lui interdit cependant pas de dénoncer le comportement des magistrats instructeurs. Ils sont, manque de chance pour lui, d’incontestables et loyaux professionnels. Kerviel pointe également des anomalies et des dysfonctionnements dont il aurait été victime et n’hésite pas à mettre en cause ses anciens collègues (nouvelobs.com)... Ainsi, un paysage est créé, un climat diffusé, qui visent à rien de moins qu’à imposer médiatiquement sinon une innocence du moins une culpabilité largement atténuée. Parce qu’il serait si peu sûr de pouvoir plaider efficacement sa cause à partir du 8 juin ou au contraire parce qu’assuré de son succès, il prend toutes les précautions pour qu’il soit amplifié ?
Les médias profitent donc de Kerviel qui en retour profite d’eux. Je ne parviens pas à accepter ces attitudes qui, sous prétexte d’information, mettent sur le devant de la scène quelqu’un qui devrait être laissé dans l’ombre jusqu’à sa comparution. Le récent débat sur les Infiltrés a montré comme certains journalistes avaient enfin pris conscience du fait que dans leur activité professionnelle ils n’avaient pas à éluder leur responsabilité de citoyens. Un jour, aura-t-on le bonheur démocratique de féliciter des médias parce qu’ils auront su s’abstenir de toute promotion, de toute exploitation, de toute manipulation avant que les juges aient tranché ?
L’Etat de droit ne concerne pas que les juges et les avocats. Il devrait être sensible aux journalistes. Pourquoi pas une Société de droit qui rappellerait le bon tempo aux prévenus et aux accusés ?
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