Karachigate : une enquête qui protège Hortefeux ?
Mardi 27 Septembre 2011 à 05:01 | Lu 11135 fois I 0 commentaire(s)
Journaliste à Marianne, j'écris sur le numérique ainsi que sur les questions de police/justice... En savoir plus sur cet auteur
L’ex-ministre de l’Intérieur a prévenu son ami Thierry Gaubert que sa femme avait témoigné contre lui dans l’affaire de Karachi. Une enquête préliminaire a été ouverte pour savoir d’où venaient ces fuites. Mais cette procédure semble n’être qu’un prétexte.
Brice Hortefeux est décidément peu prudent. Le Monde a récemment révélé le contenu de plusieurs écoutes téléphoniques le concernant. Dans l’une d’elle, datant du 14 septembre dernier, il appelle son ami Thierry Gaubert, actuellement mis en examen dans le volet financier de l’affaire de Karachi : « Elle balance beaucoup apparemment, Hélène ».
Hélène, c’est Hélène de Yougoslavie, la femme de Gaubert. Entendue le 8 septembre par la Division nationale d'investigations financières et fiscales, qui dépend de la Direction centrale de la police judiciaire, elle a raconté les voyages en Suisse en 94-95 de son époux en compagnie de Ziad Takkeddine pour revenir en France avec des valises de billets à destination de Nicolas Bazire, également mis en examen, alors directeur de campagne d’Edouard Balladur.
Mais comment Hortefeux, ex-ministre de l’Intérieur, a-t-il été au courant du contenu de l'audition d’Hélène de Yougoslavie ? Le 14 septembre, son témoignage n’était pas enregistré dans le dossier du juge Van Ruymbeke, en charge de l’affaire, un des rares au courant avec la police judiciaire du contenu de l’interrogatoire. Suite aux révélations du Monde, le parquet de Paris a ouvert une enquête préliminaire pour « violation du secret professionnel et recel de ce délit ». Contacté, le parquet précise que c'est bien « Brice Hortefeux qui est visé » par cette enquête et qu'elle ne concerne « absolument pas les journalistes » ayant publié ces écoutes, au nom du principe de « la protection des sources ».
Une enquête aux mains du pouvoir ?
Pour sa défense, l'ex-ministre, qui souhaite être « entendu par la justice », a prétendu tenir ses informations de la presse et non de réseaux policiers ou judiciaire : « J'ai eu des rumeurs d'origine journalistiques indirectes disant que sa femme l'attaquait durement. Des informations totalement publiées par Le Nouvel Observateur ». Il a également parlé de « conversations entre amis après avoir eu vent de ces rumeurs ».
Sauf que le Nouvel Observateur n’évoquera le nom d’Hélène de Yougoslavie que le 22 septembre. De son côté, Médiapart avait bien évoqué un témoignage sur les voyages de Gaubert, dès le 13 septembre, mais sans que soit indiqué le nom de la princesse. Mais le fait est que l'audition d'Hélène de Yougoslavie a bel et bien fuité et que Brice Hortefeux est le premier à en faire état à Gaubert, sa défense consistant à dire qu'il n'a fait qu'arriver après la rumeur est donc peu crédible.
Il fallait donc que le parquet réagisse. Après les affaires d’espionnage du Monde, la justice ne pouvait se montrer plus clémente avec les ex-ministres qu’avec les journalistes sur la question du secret de l’instruction. Publier les conversations téléphoniques de la fille Gaubert par amour du scoop est une chose, aider un ami mis en cause dans une affaire en est une autre.
Sauf que l’enquête ouverte par le parquet de Paris semble plus relever de l’alibi que d’un réel souci de justice. L’enquête préliminaire, réalisée sous le contrôle du parquet, lui-même soumis au politique, est une procédure souvent utilisée par le pouvoir pour garder la main sur les affaires sensibles en retardant le plus possible la désignation d’un juge indépendant.
Le patron de la PJ enquête sur la PJ
Et, pour l’instant, Brice Hortefeux a encore des cartes en main. D’une part, l’enquête a été confiée par le parquet de Paris au…. directeur central de la police judiciaire Christian Lothion (nommé par Nicolas Sarkozy accessoirement). Un choix bizarre vu que ce sont les services de Lothion qui ont interrogé Hélène de Yougoslavie et qui étaient donc les premiers à avoir eu en main l’audition. Et au moment du coup de fil d’Hortefeux le nombre de personnes ayant connaissance de son contenu était très limitée. De plus, une enquête pour « violation du secret professionnel » vise, en premier lieu, des fonctionnaires ayant eu connaissance des actes de l'instruction.
Alors pourquoi avoir confié l’enquête au chef des fonctionnaires en première ligne et non à une autre unité notamment l’IGPN, la police des polices ? C’est un peu comme si on confiait à Martine Aubry, une enquête interne sur les pratiques de Guérini. Pour le parquet, « peut-être que l'enquête va amener à la saisine de l'IGS », mais pour l'heure, « il est incongru » de confier de suite la procédure à la police des polices.
Inertie de la PJ ?
Mais quand la justice et la police ont-ils été mis au courant de la fuite vers Hortefeux ?. Mis en garde à vue le 20 septembre par la police judiciaire, Thierry Gaubert est interrogé sur ce coup de fil de l'ex-ministre. « C'est par Brice Hortefeux que j'ai eu la confirmation que le témoin anonyme était ma femme Hélène », admet alors Gaubert, selon le compte-rendu dévoilé par Le Monde.
A ce moment là (et un peu avant on peut imaginer), la police sait donc que Brice Hortefeux sait des choses qu’il ne devrait pas savoir. De son côté, le parquet dit avoir été mis au courant de l'audition de Gaubert et des écoutes qu'à l'issue de la garde à vue de l'intéressé le 21 septembre. Et il faut attendre le 23 septembre au soir après la parution le scoop du Monde pour qu'une enquête soit ouverte par le parquet. Au vu de la pression médiatique et politique, on ne pouvait faire autrement.
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