Justice : les communicants parlent pour le ministre
Vendredi 19 Novembre 2010 à 15:01 | Lu 5570 fois I 8 commentaire(s)
Aliocha - Blogeuse associée
Les communicants ont pris le pouvoir au ministère de la Justice. Désormais, ce sont eux qui prêchent la bonne parole auprès des journalistes, reléguant ainsi au placard le ministre en personne. Une passation de pouvoir qui risque de mettre à mal la crédibilité… des médias, selon Aliocha.
C’est devenu un rituel. Chaque passage du président de la République à la télévision déclenche un flot ininterrompu de protestations au sein de la presse. Et chaque titre y va, dès le soir même sur Internet et le lendemain dans les kiosques, de son analyse des propos du Chef de l’État et de la dénonciation des mensonges non relevés par leurs confrères. Avec raison. Planter quelques journalistes dans le décor pour conférer à un exercice de pure communication une apparence d’information, c’est lassant. Poursuivre l’exercice malgré les critiques qui pleuvent de toutes parts, cela devient insultant pour la profession. Il convient donc de dénoncer haut et fort ces pratiques. On regrettera simplement cette focalisation sur le Chef de l’État qui semble le seul, par ses excès en tous genres, à irriter suffisamment les paupières un peu lourdes de la communauté journalistique pour qu’elle daigne ouvrir un œil à moitié endormi et prendre la mesure du poids grandissant de la communication qui peu à peu l’écrase.
Quand les ministres s’abritent derrière les communicants
Et pourtant. Nicolas Sarkozy a ceci de commun avec Jérôme Kerviel, c’est qu’il pousse le système jusqu’au bout, révélant au fond assez maladroitement une dérive beaucoup plus profonde et répandue qu’on le n’imagine. Prenons un exemple plus discret, mais tout aussi contestable. Les journalistes qui suivent la politique de la Chancellerie ont l’habitude depuis des années d’assister régulièrement à des conférences de presse. Le lancement d’une réforme d’importance, la présentation du budget, l’annonce d’un projet donnent immédiatement lieu à une invitation à la presse tous supports confondus, télévision, radio, presse nationale, régionale, spécialisée. Et le garde de Sceaux se soumet au feu plus ou moins nourri de questions d’une cinquantaine de journalistes. C’était ainsi sous Jacques Toubon, Elisabeth Guigou, Marylise Lebranchu, Dominique Perben et Pascal Clément et sans doute avant eux, mais je n’évoque ici que ce que j’ai personnellement observé. Jusqu’à l’arrivée de Rachida Dati. Là, tout changea. On eut bien droit à deux ou trois réunions, dont deux sur le budget, mais rien de commun avec ses prédécesseurs ou ses collègues des autres ministères, alors même qu’elle devait lancer des réformes pour le moins importantes, comme la carte judiciaire, la rétention de sûreté, etc… En lieu et place de la ministre, les journalistes étaient invités à s’adresser au jeune et brillant Guillaume Didier, magistrat de formation, parfaitement au fait des dossiers et aussi à l’aise avec la presse que Carla Bruni devant une assemblée de photographes. Sachant qu’à l’époque la politique de la justice était décidée au château, on pouvait imaginer que l’objectif était de protéger Rachida Dati contre un exercice auquel elle n’aurait pas forcément pu répondre au mieux. C’était contestable, mais explicable. L’illusion aux yeux du public était d’autant plus parfaite, que la jolie ministre était régulièrement suivie par des photographes de presse, et multipliait les événements susceptibles de la faire apparaître à la télévision. On la voyait donc souvent dans les médias sans que jamais elle n’affronte réellement les journalistes. Remarquable tour de magie. Tout au plus, son parcours d’icône de la diversité avait donné lieu à de flatteurs portraits dans la presse, rédigés par des journalistes triés sur le volet. Jamais sans doute on ne vit pareil enfumage médiatique, en tout cas à la Justice. Les curieux pouvaient même se rendre sur le site du ministère pour y regarder en vidéo des extraits de ses interventions ou prendre connaissance de documents relevant plus de la publicité que de l’information technique et rébarbative (mais en principe précise et exacte) qu’on attend d’une administration.
Une pratique qui pourrait bien devenir un système
On pouvait imaginer que son départ coïnciderait avec un retour à des pratiques plus loyales vis-à-vis de la presse, c’est-à-dire à l’organisation régulière de vrais face à face entre sa remplaçante, Michèle Alliot-Marie, et les journalistes. Ce d’autant plus que la carrure politique de MAM laissait penser qu’elle ne craindrait pas ce genre d’exercice. En réalité il n’en fut rien. Guillaume Didier demeura l’interlocuteur officiel, parfois relayé, comme pour la présentation du dernier budget, par le directeur de cabinet. Et c’est ainsi que l’information ensuite diffusée dans la presse se trouve polluée à la source dès lors qu’elle ne vient plus d’un dialogue entre un ministre et un journaliste, mais d’une communication marketing. Certes, Guillaume Didier est un magistrat à la compétence incontestable et non pas un communicant pur jus vaguement briefé sur le fonctionnement judiciaire. Certes, il relaie, explique et éclaire la politique des ministres pour lesquels il travaille avec intelligence et talent. Mais peut-on pour autant se satisfaire de ce glissement insidieux, de cet effacement progressif du politique derrière ses communicants ? Il y eut bien des interviews écrites et télévisées de MAM, mais sur des médias choisis, à des moments déterminés, et sans que la diversité des supports présents lors d’une conférence de presse assure le pluralisme des questions. Si nous acceptons ainsi que l’on bouge les lignes, quelle sera la prochaine étape ?
Internet, ou la pierre philosophale de la communication
Le monde politique est en train d’emprunter au monde économique la technique bien connue de la publi-information. Autrement dit, il communique en faisant en sorte de voler au journalisme ce qu’il a de plus précieux, sa crédibilité. Les communicants sont les alchimistes des temps modernes. Leur unique obsession est de changer le plomb de la publicité en or de l’information. Si la profession était corporatiste, au sens noble du terme, elle se rebellerait. Mais ses querelles internes, les vanités personnelles de ses membres, les doutes qu’elle entretient sur son avenir, poussent chaque journaliste à se féliciter de décrocher une information en oubliant de se demander pourquoi on l’a choisi lui à cet instant précis pour porter la bonne parole et en se moquant comme d’une guigne de pratiques qui pourtant un jour le détruiront. En politique comme dans de nombreux autres domaines, la presse n’est plus le vecteur privilégié pour s’adresser au public mais un pion, de moins en moins important d’ailleurs, sur le grand échiquier de la stratégie de communication. Et quand les communicants ne parviennent pas à faire entrer la presse dans leur jeu ou qu’ils estiment simplement que ce n’est pas nécessaire, ils s’adressent directement au public, échappant ainsi au tamis critique de la presse. Internet en ce sens est leur pierre philosophale. Les possibilités qu’offre cet outil de s’adresser directement aux internautes à coups de vidéo séduisantes, de dossiers techniques maquillés par des professionnels de la com’ et autres fantaisies du même genre sont tout bonnement vertigineuses.
En réalité, les « interviews » télévisées du Chef de l’État ne sont que la face émergée de l’iceberg. Tant mieux si l’irritation qu’il suscite pousse à la prise de conscience. Mais à trop se focaliser sur l’arbre, on finit par ne plus voir la forêt…Nous aurions tout intérêt à analyser le rapport de Nicolas Sarkozy aux médias non pas sous l’angle personnel au demeurant sujet au soupçon d’anti-sarkozysme primaire, mais comme le symptôme particulièrement aigu d’une tendance générale de fond.
Retrouvez les articles d'Aliocha sur son blog
En réalité, les « interviews » télévisées du Chef de l’État ne sont que la face émergée de l’iceberg. Tant mieux si l’irritation qu’il suscite pousse à la prise de conscience. Mais à trop se focaliser sur l’arbre, on finit par ne plus voir la forêt…Nous aurions tout intérêt à analyser le rapport de Nicolas Sarkozy aux médias non pas sous l’angle personnel au demeurant sujet au soupçon d’anti-sarkozysme primaire, mais comme le symptôme particulièrement aigu d’une tendance générale de fond.
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