Journalistes contre blogueurs : la guerre de la toileRégis Soubrouillard | Mercredi 9 Juillet 2008 à 16:00 | Lu 15037 fois
L’histoire des relations complexes entre blogueurs et journalistes s’est brutalement accélérée ces jours derniers avec les échanges qui ont opposé Versac, Aphatie, Embruns, et Birenbaum.
Versac
Le microcosme de la blogosphère en frémit encore. Dépassé par le retentissement grandissant de ses papiers et les polémiques qu'ils suscitent, Nicolas Vanbremeersch, alias Versac a décidé de jeter l’éponge : « La notoriété de Versac a dépassé ma capacité à faire comprendre ce que nous vivons, en ligne, dans ces espaces bizarres que sont les blogs. Le bruit devient plus fort que ma parole. Surtout le mauvais bruit, qui inonde également le web ».
Versac est-il la première victime de la guerre larvée que se livrent depuis plusieurs années journalistes et blogueurs ? Les Blogueurs Zinfluents Premiers échanges le 1er juillet avec un post de Guy Birenbaum qui s'en prend à Embruns, lui reprochant de ne voir «aucune information» dans la fameuse vidéo «off» de Nicolas Sarkozy sur France 3. Birenbaum en profitait pour dénoncer les «Blogueurs Zinfluents». Au même moment, de violentes polémiques se font jour entre Versac, Embruns et des journalistes comme Jean-Michel Aphatie ou Jean-Marc Morandini. Bref, la guerre est déclarée.
Journalistes-blogueurs : Nombril contre nombril ?
Interrogé par le Figaro, Versac tente de calmer le jeu : « Journalistes contre blogueurs, c'est un faux débat, qu'entretiennent des journalistes perdus dans leur citadelle et qui se sentent menacés par des gens qui ne leur veulent pas de mal, mais exercent juste un droit de libre correction. L'heure est à la coopération, parfois complexe, entre les journalistes et leurs publics ». Guy Birenbaum, lui, ne désarme pas et en rajoute une couche dans 20 minutes : « La madone du web, la Ingrid Betancourt du blog a voulu m’attaquer, je lui ai juste répondu. Lui n’a jamais répondu à la question que je posais sur le conflit d’intérêt entre sa position de blogueur politique et sa société de conseils en communication. Cette histoire, de toute façon, c'est nombril contre nombril… et je m'inclus dedans».
Je blogue donc je suis
La multiplication des blogs et la substitution virtuelle des citoyens aux journalistes donnent toute la mesure du malaise d’une profession, sur fond d’egos blessés et de révolution technicienne. Echappant aux soupçons du journalisme de collusion, les blogs ont conquis un large public au prix d’une rupture radicale avec les règles déontologiques qui informent la pratique professionnelle commune. C’est ce journalisme sans journalistes qui leur vaut leur succès. Tous journalistes ? Nous voilà donc tous journalistes ? Mais pour quelle information ? Et en quoi les blogueurs sont-ils complémentaires des journalistes, comme l’énoncent, non sans démagogie, certains d'entre eux? Ces cyber-journaux intimes traduisent peut-être plus qu’aucun autre média un désir d’exposition voire d’explosion des egos. Je blogue donc je suis : l’expressivité de soi érigé en idéal de masse. Si les blogs sont venus heureusement compenser certaines « insuffisances » journalistiques (la critique des médias, par exemple…), la technique du blog ne viendra pas combler par la seule opération du clic les carences de la représentativité des médias.
La blogosphère n’existe pas
Narvic, qui tient par ailleurs l’un des blogs les plus instructifs sur la question observe que : « les blogueurs sont déjà des journalistes et ils ne le savaient même pas » donnant pour argument que « le journalisme n’est rien d’autre qu’une activité liée à la publication, qui s’attache à l’actualité ». Certes si la carte de presse n’a jamais sanctionné aucune compétence, on remarquera quand même que si une minorité de blogueurs frappent à la porte du monde journalistique, la réciproque n’existe pas. Aucune effronterie ici, simplement que d’un point de vue fonctionnel, la blogosphère n’existe pas. Traduction au moins d’un souci d’identification. Blogueur : Un journalisme de loisirs ? Autre constat, beaucoup plus cruel mais délivré quotidiennement par les blogueurs eux-mêmes. Leur capacité à fermer boutique quand bon leur semble face à la seule polémique ou la contestation, l’ennui ou l’excès, le désintérêt ou le manque d’inspiration. Courage, fuyons ! Comportement qui vient démontrer le caractère à la fois ludique, léger et nonchalant, l’aspect cosmétique de la démarche contrairement à celle, nécessairement professionnelle, des journaux.
Et demain ?
Ancien journaliste et chercheur au Centre de recherches sur l’action politique en Europe (Co-responsable de l’axe Médias, journalisme et espace public), Denis Ruellan revient, dans un livre intitulé « le journalisme ou le professionnalisme du flou », sur les frontières du journalisme et s’interroge sur les relations à venir entre journalistes et blogueurs: « Historiquement (…), le journalisme est un métier qui n’a pas fermé ses frontières et reste fondamentalement perméable » écrit le chercheur. Sur un plan historique, la conclusion est passionnante, elle prête à s’extasier ou à frémir : « Le marché du travail du journalisme pourrait être segmenté en deux ensembles : à l’intérieur des entreprises, salariés, des régulateurs de contenu informationnel dont la production serait principalement externalisée, achetée à des auteurs, partiellement professionnalisés et soumis à une concurrence généralisée des sources et des publics. Dans cette hypothèse, le journalisme opérerait un éternel retour à lui-même, aux conditions de sa naissance au XVII° siècle quand Théophraste Renaudot, éditeur de la Gazette, entouré de quelques secrétaires de rédaction, trouvait ses nouvelles en ville auprès d’informateurs qui n’en étaient pas moins ses lecteurs ». Retour aux sources ou vision effrayante des Temps modernes du journalisme ? C’est selon.
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