Marianne2

Jean-Luc Gréau : «Il y a aussi les délocalisations invisibles…»

Rédigé par Octave Bonnaud le Lundi 9 Octobre 2006

Pour Jean-luc Gréau, économiste et ancien expert auprès du Medef, que l’on peut difficilement suspecter d’accointances avec les mouvements altermondialistes, le libre-échange sème le chômage et la misère aux quatre coins du monde. Sa solution un nouveau protectionnisme à l’échelle européenne.



Marianne 2007.info : Dans un récent article de la revue Le Débat, vous militez pour des protections douanières à l’échelle européenne. On vous croyait libéral -vous étiez proche du Medef- vous avez changé de bord ?
Jean-Luc Gréau :
Je suis un libéral qui a fait évoluer ses positions. Le libéralisme, cette idée que le libre-échange permettrait d’apporter la prospérité aux populations n’a pas tenu ses promesses.
Depuis les années 70, les chefs d’entreprises se sont convertis au libre-échange mondial, ils militent pour abaisser toutes les formes de droits de douanes. On mesure les conséquences de ce dogmatisme aujourd’hui : la Chine est devenue le premier exportateur mondial de biens manufacturés à égalité avec les Etats-unis. Pour un milliard d’euros d’importations, la Chine exporte six milliards vers les Etats-Unis et pour un milliard d’euros d’importations, la Chine exporte trois milliards vers la France.

Plusieurs rapports de la mission d’information du Sénat ou de la Datar, prétendent que les délocalisations ont un impact minime sur l’emploi, qu’en pensez-vous ?
C’est faux, ces rapports sont faits par des libre-échangistes. Il faut distinguer les délocalisations visibles des délocalisations invisibles qui ont impact important mais qu’on mesure mal sur l’emploi. Par exemple, il y a trois jours, on a appris que les scooters Peugeot vont être fabriqués en Chine. Ces contrats ont été remportés par la société chinoise Gili, qui va aussi fabriquer les taxis cab londoniens. Voilà une délocalisation visible particulièrement cruelle, cette société s’est spécialisée dans la contrefaçon de voitures Citroën ! Ensuite, il y a les délocalisations invisibles. Ce sont les entreprises qui ne choisissent plus de site de production, qui ne viennent plus dans les pays européens mais qui partent en Asie, en Turquie ou en Iran. Enfin, il y a les arbitrages en défaveur des sites occidentaux. Un grand fournisseur automobile, Lear, qui a des usines partout dans le monde, vient de supprimer 7 700 emplois en Amérique et en Europe. En réalité, il maintient sa capacité de production en Asie. Si on continue comme cela, dans huit cas sur dix ce choix se fera en défaveur de l’Occident.

Quelle solution proposez-vous ?
La seule solution, c’est de mettre en place au niveau européen des droits anti-dumping. Il faudra protéger nos industries par un tarif extérieur commun. Nous n’avons pas besoin de droits de douane contre les Etats-Unis, la Norvège ou l’Australie. Mais contre les pays émergents qui ont des coûts de main d’œuvre très faibles, c’est nécessaire. Nous pouvons supporter un rapport de un à trois au niveau des salaires, c’est pour cela que je propose de mettre en place ce tarif sur toute l’Europe des quinze. En Roumanie, le Smic est à moins de cent euros, il serait nécessaire de mettre en place des droits de douane.
Ce système marche sur les bicyclettes chinoises : c’est un des seuls secteurs en Europe où il y a des droits de douanes. Enlevons les droits de douane et il n’y aura plus une usine de bicyclettes en Europe. Si on avait fait pareil pour les scooters, Peugeot n’aurait pas délocalisé.


L’Avenir du capitalisme, Jean-Luc Gréau, Paris, Gallimard, 2005.



Accueil Accueil    Envoyer Envoyer    Imprimer Imprimer    Partager Partager





© Marianne2, droits de reproduction réservés - Marianne - 32, rue René Boulanger - 75484 Paris cedex 10 - Tel : +33 (0)1 53 72 29 00 - Fax : +33 (0)1 53 72 29 72