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Marianne2

Il y a de ces malades…

Elie Arié - Médecin | Vendredi 18 Décembre 2009 à 17:01 | Lu 9298 fois

En plein débat sur le vaccin contre la grippe A, Elie Arié revient sur la notion même de maladie. Il se demande jusqu'à quel point le fait d'être malade est un fait culturel. « Malade en deçà des Pyrénées, sain au-delà » aurait dit Pascal.



Il peut paraître curieux de poser cette question. Chacun a l’expérience de la fièvre, la diarrhée, la toux, la douleur… Quand les symptômes ont une certaine durée et une certaine intensité, on se sent et se dit malade, on va éventuellement consulter pour recevoir un traitement, et on attend une guérison ou au moins une rémission. La maladie est cet état particulier qui forme une parenthèse dans un parcours de santé. Chez le malade chronique, le diabétique ou l’insuffisant cardiaque par exemple, la situation est différente : la maladie est devenue un état permanent, le contexte de vie ; il s’agit alors de la maîtriser, de faire en sorte qu’elle perturbe le moins possible la vie quotidienne : avec le vieillissement croissant de notre population, l’objectif de « stabiliser une maladie chronique » remplace de plus en plus celui de « guérir une maladie aigüe ».

Tout ceci ne semble pas poser de problème de définition majeur, mais a pourtant connu dans le temps et dans l’espace de multiples interprétations liées aux contextes culturels. De tout temps, il y a eu des débats entre causes extérieures et dérèglement intérieur, entre causes surnaturelles et causes naturelles. Classiquement, dans les sociétés anciennes à forte organisation collective, la maladie d’un individu était vécue comme une perturbation de l’harmonie générale et conçue comme un symptôme de dérèglement du corps social.

Ainsi, un malade était perçu comme possédé par de « mauvais esprits » qui menaçaient l’ensemble de la société, et le traitement consistait en des rites d’exorcisme auxquels participaient tous les membres de la collectivité, sous la direction du prêtre-sorcier-médecin, profession unique dont le rôle consistait beaucoup plus à protéger le groupe qu’à guérir un individu : à ses origines, la médecine était indissociable des croyances collectives, et la fonction de médecin de celle de prêtre-sorcier.

Aussi, les méthodes thérapeutiques employées associaient le plus souvent des remèdes destinés à traiter un symptôme donné (le plus souvent par l’utilisation de plantes) et des rites destinés à restaurer l’harmonie perturbée du groupe social.

On a longtemps parlé « d’humeurs » et « d’esprits », et l’Eglise a beaucoup freiné l’enthousiasme des médecins en voyant dans la maladie un mal envoyé par Dieu pour punir les hommes de leurs péchés, ce qui du coup rendait caduque toute tentative de remédier au mal. Il faut attendre la diminution de l’influence de l’Eglise et le siècle des Lumières pour que la volonté de rechercher les causes réelles des maladies soit promue. Ceci dit, l’état de maladie est resté un grand mystère jusqu’au XIXè siècle, sans même parler de la maladie mentale où la frontière entre le normal et le pathologique a fait la fortune de plusieurs générations de philosophes et de psychanalystes.

Et à propos de problèmes de frontière, on peut compliquer le débat : qu’y a-t-il de plus normal, lorsqu’on est enfant et que l’on doit se constituer un capital immunitaire, que de contracter des infections banales avec fièvres, éruptions… ? Il s’agit là d’un phénomène naturel, et c’est son absence qui serait inquiétante. Dans 90% des cas, les symptômes disparaissent en quelques jours sans intervention de qui que ce soit. Est-ce une maladie ? Ces problèmes constituent-ils vraiment un dérèglement tel que l’on doit faire intervenir ces concepts de maladie, de médecine, de thérapeutique ? La réponse ne va pas de soi.

On pourrait tenir le même raisonnement pour les symptômes liés au vieillissement. Personne ne traite de maladie cette peau qui se ride, ces articulations moins souples, ces performances physiques ou intellectuelles qui ne sont plus les mêmes que lorsqu’on avait cinquante ans de moins. La presbytie qui
touche 100% des individus après un certain âge n’est en général pas rangée non plus dans les maladies. Alors pourquoi parler de maladie devant cette prostate qui enfle (80% des hommes de plus de 80 ans ont des cellules cancéreuses dans leur prostate), devant ces troubles de mémoire ?

Où voulons-nous en venir ? A quelque chose de très simple : la maladie n’est pas seulement un concept objectif s’imposant à nous comme une évidence, c’est aussi un concept culturel et social. La description des symptômes, la façon de les appréhender, de les comprendre, de les interpréter sont des constructions de notre culture, et ne sont pas toujours les mêmes dans d’autres cultures.

On peut citer quelques exemples comme :

•    l’histoire de ce médecin colonial français qui s’était mis à traiter une population africaine atteinte à 90% d’elephantiasis (maladie parasitaire qui provoque des Å“dèmes des jambes qui sont chroniquement enflées de façon spectaculaire) et qui avait arrêté lorsqu’il s’était aperçu que les jeunes filles guéries, qui avaient retrouvé des jambes normales, ne trouvaient plus à se marier : les jambes éléphantesques étaient devenues une norme de beauté ;

•    les sociétés méditerranéennes, où l’hystérie était considérée comme une manifestation des sentiments de la femme normale, même l’hystérie sur commande (les « pleureuses professionnelles » des enterrements, s’arrachant les cheveux sous l’effet d’un chagrin réellement ressenti, sur commande rémunérée, pour la mort de quelqu’un qu’elles n’avaient pas connu) ;

•    ou, à l’opposé, l’éducation britannique victorienne : « never complain, never explain »( ne jamais se plaindre, ne jamais étaler ses états d’âme).

La science médicale moderne cherche à apporter autant d’objectivité que possible face à ces constructions culturelles. On sait que le choléra est dû à une certaine bactérie, on sait comment on l’attrape, on sait que si on avale un antibiotique capable de tuer cette bactérie, on guérit ; et même si certains peuvent le considérer comme une punition des dieux, ce qui n’est ni démontrable ni réfutable, cela ne change rien à l’efficacité du traitement. C’est le propre de la démarche scientifique que de faire la part de l’objectif et de l’interprétation contextuelle. Mais cette démarche est très récente en médecine, quelques dizaines d’années tout au plus, et encore constate-t-on qu’elle n’a pas encore pénétré tous les esprits ; il reste des traces parfois importantes de visions du passé, de visions datant d’une époque où l’on ne comprenait pas bien les tenants et les aboutissants des affections du corps et où on en donnait des interprétations fantaisistes, du moins d’après nos critères actuels. C’est un peu comme si les astrophysiciens continuaient à étudier et commenter l’astrologie. Ou comme si les chimistes se basaient encore sur les principes de l’alchimie.

Si l’on recherche des traits culturels dominants dans notre façon occidentale d’appréhender la maladie et la médecine, on peut relever :

•    la tendance à « médicaliser » de plus en plus de choses : la procréation, le stress, le traumatisme psychologique, les difficultés conjugales, professionnelles ou scolaires… sont autant d’exemples où la médecine n’intervenait pas il y a encore quelques années ;

•    le goût pour l’innovation et l’appétence pour la nouveauté médicale. D’ailleurs, même l’homéopathie cherche à se présenter dans sa communication comme pleine d’innovations !

•    une foi populaire de plus en plus exacerbée dans les possibilités de la médecine face à la maladie, qui n’a d’égale que l’exigence de plus en plus forte des malades de guérir le plus vite possible et sans séquelles ! Paradoxalement, l’essor de la médecine scientifique a conduit à un espoir excessif dans ses résultats et à des déceptions d’autant plus fortes.


MOT-CLÉS : culture, grippe, maladie, médecin


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