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Il faut inventer un frein au libre-échange

Hakim El Karoui | Samedi 2 Mai 2009 à 07:00 | Lu 4028 fois

Quatrième volet de la série de l'économiste Hakim El Karaoui (4/5). Le protectionnisme doit s'envisager comme un frein au libre échange. Plusieurs alternatives sont possibles pour mettre en place un tel fonctionnement.



Il faut inventer un frein au libre-échange



Articles précédents de la série :

La crise est d'abord celle de la mondialisation (1)

Concurrence entre salariés = stagnation de la demande (2)

Le libre échange à l'échelon régional (3)




La mise en œuvre de cette politique ne doit pas être brutale ni caricaturale : il ne s’agit pas d’enfermer l’Europe, de renoncer aux changements et de créer des rentes. Il faut trouver le bon niveau de protection, avec des analyses secteur par secteur ex ante et des évaluations ex post régulières. Le protectionnisme ne peut être que partiel. Il doit être dosé de manière à ce que chaque économie puisse bénéficier d'une concurrence effective et des avantages procurés par les échanges avec l'extérieur. Il doit être concomitant à un libre-échange lui aussi partiel, auquel il apporte une limitation et un frein.


Les modalités d'un protectionnisme partiel

Quand on regarde dans le détail, un certain nombre de dispositifs sont envisageables, que l’on peut regrouper en quatre secteurs : le commercial, le financier, l’industriel et le juridique. En matière commerciale, on pourrait bien sûr imaginer un nouveau tarif extérieur commun qui pourrait débuter par une phase expérimentale. L’inconvénient est qu’il traiterait de la même manière la Norvège et la Chine. 


Autre problème, il est pratiquement impossible de procéder à une évaluation du prix de chaque produit dans chaque pays. Des milliers de fonctionnaires n'y suffiraient pas. Les décisions seraient arbitraires, devraient être modifiées constamment, et seraient très difficiles à négocier. Ensuite et surtout, le système des changes flottants rend impossible tout calcul de tarif compensateur : on aurait bien du mal à déterminer les taux de change d’équilibre du dollar vis-à-vis de l’euro ou du yen.


Le système probablement le plus efficace serait les quotas d’importation, solution que préconise Maurice Allais (La Mondialisation, op cit, 1999). Le système de contingents vendus aux enchères est le système le plus facile à établir, le plus efficace et le plus compatible avec les principes généraux d'une économie de marché. Il n'implique qu'une seule décision par produit : déterminer la fraction maximum de la consommation communautaire de ce produit susceptible d'être assurée par des importations.


Il n'y aurait pas de contingents pour les produits que la communauté ne produit pas, par exemple les matières premières, les produits tropicaux et les produits artisanaux ou pour ceux qu’elle ne produit plus (ordinateur par exemple). Pour tous les autres, la protection reposerait sur la vente aux enchères de contingents pour chaque produit ou groupe de produits : le produit de la vente aux enchères pourrait être utilisé pour des grands programmes industriels, des subventions aux exportations ou pour de la coopération économique avec des pays du Sud. Selon Allais, la valeur moyenne de ce pourcentage pourrait être de l'ordre de 80 %. 


Une question de pragmatisme

Prenons un exemple pour être clair : à partir du moment où les fabricants de textile chinois dépasserait leur quota d’importation en Europe (ils en ont eu un jusqu’en 2005), ils devraient payer une certaine somme d’argent à l’Union européenne… ou venir produire en Europe et créer de l’emploi et du revenu en Europe. On pourrait d’ailleurs imaginer qu’une partie de cette somme leur soit reversée, sous réserve d’amélioration des conditions sociales et environnementales dans leurs usines.


Les Accords multi-fibres de 1974 entre la Communauté économique européenne et les Etats-Unis d'une part et certains pays en développement exportateurs (en particulier les quatre dragons du Sud Est asiatique) d’autre part ou la limitation « volontaire » du Japon en 1981 des exportations japonaises à 1,68 million d'automobiles vers les Etats-Unis reposaient sur ce principe. Nul besoin bien sûr de remarquer que ces accords ont été décidés entre pays occidentaux tous ouverts à l’économie de marché. La régulation protectionniste est une variante de l’économie de marché, ce n’est pas une alternative. Et c’est bien comme cela. 


A l'intérieur de la communauté, la concurrence serait bien entendu entièrement libre. Ce système permettrait d'éviter la disparition partielle ou totale de secteurs entiers d'activité. Il n'y aurait aucune subvention interne. Ce système n'aurait aucun coût budgétaire. Pour l’agriculture, le même système pourrait être mis en place, sauf qu’on abaisserait le tout à 10 %.


Autre solution, la mise en œuvre de taxes anti-dumping qui existent déjà pour certains produits : les vélos importés de Chine sont taxés à 47 %, ce qui a permis à l’industrie européenne du vélo de garder 70 % de parts de marché. Et, depuis le 7 avril 2006, une taxe anti-dumping de 19,4 % a été imposée sur les importations de chaussures chinoises. Et le principe de cette taxe anti-dumping pourrait être élargi pour lutter contre le dumping social.


Une véritable politique industrielle

Deuxième piste d’action, la souveraineté européenne en matière industrielle. On pourrait recommencer à organiser à l’intérieur de l’Europe la coopération entre de grands acteurs industriels pour qu’ils partent à la conquête de marchés extérieurs ensemble. Pourquoi ne pas imaginer une task force Chine de la Commission européenne chargée de coordonner la réponse aux appels d’offre des grandes entreprises européennes afin d’éviter qu’elles ne se fassent concurrence entre elles. 


En clair, pourquoi Alstom et Siemens ne s’allient-t-il pas pour aller en Chine ? Il est urgent également d’encourager le rapprochement de grands groupes nationaux pour qu’ils constituent des entreprises européennes : on a su le faire avec Airbus qui est l’alliance d’un Français et d’un Allemand et de deux sous-traitants espagnol et britannique. Pourquoi ne peut-on pas encourager le rapprochement de champions nationaux de l’énergie qui permettraient par exemple une coopération à grande échelle sur les techniques de l’après pétrole ?


Des normes et des avantages réciproques

En matière juridique enfin, il y a beaucoup à faire pour que l’Europe impose ses normes, mette au point une préférence communautaire pour les marchés publics et lutte de manière plus efficace contre la contrefaçon : les faux produits de luxe, mais aussi les faux médicaments, jouets ou autres pièces automobiles font perdre 200 à 300 milliards d'euros par an à l'économie de la planète, dont 6 milliards pour l'économie française. Chaque année, la contrefaçon détruit 200 000 emplois en Europe dont 30 000 en France. Ces emplois volés, ce sont des emplois volés.


La plupart des contrefaçons viennent d'Asie, Chine en tête: 41% des articles saisis en 2005 venaient de la région. Phénomène inquiétant, la France n'est plus comme en 2002 un pays de transit pour la marchandise copiée : elle est devenue un pays de destination et Dubaï sert de plaque-tournante à la contrefaçon chinoise. Il est temps que l’Europe fasse payer des amendes importantes à ceux qui tolèrent ces pratiques sur le thème « copier n’est pas voler ». Le traité instituant l’OMC, signé à Marrakech au printemps 1994, prévoyait que les pays irrespectueux des lois protégeant la propriété industrielle, devraient se mettre en règle dans un délai maximal de dix ans, faute de quoi ils s’exposeraient à des poursuites. Il serait temps que l’Union européenne mette à l’ordre du jour des discussions au sein de l’OMC cette question de la contrefaçon qui ne l’est toujours pas. 


Retrouvez la fondation res publica


On objectera que le Sud va pâtir de ce choix. N’oublions pas que le Nord est beaucoup plus « ouvert » que le Sud et que l’on peut élargir le cercle européen au cas par cas. On dira aussi que le vrai danger réside dans les mesures de rétorsion : c’est là où il faut étudier la nature des importations dans les pays émergents et leurs déterminants. Contrairement aux importations dans les pays développés, le déterminant n’est pas le prix mais la qualité et dans certains cas le fait tout simplement qu’il n’y a pas d’autres sources d’approvisionnement. La Chine ne va pas taxer les Airbus en rétorsion de mesures protectionnistes européennes pour la bonne et simple raison qu’elle n’a aucun intérêt à se retrouver en tête à tête avec Boeing ! 


Autre avantage, une production relocalisée et une plus grande proximité de ses marchés permettra de limiter les risques environnementaux que la production segmentée au niveau planétaire aggrave. Les fraises chinoises sont devenues très compétitives mais elles réclament vingt fois plus d’équivalent pétrole que la fraise du Périgord. Durant les trente dernières années, on a clairement favorisé les économies d'échelle, avec des usines de plus en plus grosses, capables de desservir des zones de plus en plus vastes. Du fait de la contrainte énergétique, le mouvement devrait être amené à s'inverser. 





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