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Identité nationale: aux imbéciles heureux qui sont nés de nulle partRégis Soubrouillard - Marianne | Jeudi 5 Novembre 2009 à 07:01 | Lu 16823 fois
Opportunisme politique, logique nationaliste, francisation, hormis quelques têtes brûlées, la blogosphère a rendu son verdict: sur la toile, le débat sur l'identité nationale n'aura pas lieu. La France n'a pas de problème d'identité, c'est le constat posé par les bienheureux citoyens du monde engagés dans une lutte sans merci contre toute expression d'une singularité adverse.
« Francisation », « prurit d’un pays malade », « identité nationale, houle nationale », ce n’est pas sur le net qu’aura lieu le grand débat sur l’identité nationale. Le web a choisi son camp. Bien résumé par...Martin Hirsch qui voit là « un débat 100% politique. Je trouve que la France n’a pas de problème d’identité. Je ne me sens pas directement concerné par ce débat, parce que les gens avec lesquels je travaille n'ont pas véritablement de problème d'identité nationale » a déclaré le haut commissaire aux solidarités actives.
« La France n’a pas de problème d’identité ». Des mots qui prennent une résonance particulière lorsqu ils sont prononcés par le supplétif aux solidarités – accessoirement « prise de guerre politique ». L’identité ça le connaît…- d'un président qui déclarait, il y a peu, au Vatican : « l’instituteur ne pourra jamais dépasser le curé ou le Pasteur parce qu’il lui manquera toujours la radicalité du sacrifice de sa vie et le charisme d’un engagement porté par l’espérance ». C’est par ses propres outrances que Sarkozy affirme l’urgence d’un débat sur l’identité nationale dont il devrait être le premier à tirer des conclusions. Plumedepresse, bien décidé à évacuer le sujet, décrète pour sa part qu’« il existe un large consensus sur ce que sont les valeurs de la France - auxquelles la Sarkozie tourne du reste régulièrement le dos : les droits de l’Homme, la générosité, la liberté, l’égalité, la fraternité, la laïcité. A quoi bon organiser un grand débat qui ne fera qu’entériner ces points ? ». Là aussi le propos est contradictoire, si la Sarkozie - 53% d’électeurs- tourne régulièrement le dos à des valeurs qui font consensus, c’est qu’il y a quelque chose de pourri au royaume de France... Ce qui justifierait qu’on y prête un minimum d’attention. Passons.... L'identité nationale contre l'identité non-nationale ?
Brandissant la proximité des élections régionales, nombres de blogueurs pensent découvrir le graal de la manipulation politique. « Personne n’est dupe : en agitant le concept de nation, Nicolas Sarkozy a en tête les élections régionales de mars 2010, et ce questionnement d’Etat sur ce qui fonde l’appartenance à la France est censé bénéficier à l’UMP » écrit Bondyblog. Sarkozy agissant en pur tacticien politique. Besson en porte-flingues. Et pourquoi pas des hommes politiques calculateurs, prêts à tout pour sauver leurs sièges ?!
L’argument serait donc suffisant pour repousser toujours plus loin l’ouverture d’un débat sur l’identité nationale. Et pourtant, problème il y a comme l’exprime la journaliste du Figaro, Natacha Polony, sur son blog « Problème il y a car toute identité est problématique, comme le sait l’Occident depuis Platon et Aristote. Toute identité se recompose en permanence, ou du moins devrait se recomposer et non s’évanouir, si les vivants ne se complaisaient pas aujourd’hui, pour reprendre les mots d’Alain Finkielkraut, en une « émeute contre les morts ». C’est un fait l’identité nationale n’a pas la cote et le débat commence mal. Il sera vraisemblablement tronqué, accouchera sans doute d’une souris pleine de bons sentiments et de diversité. Un coup d’épée dans l’eau. Le grand barnum résume en ces termes ce qu’il entrevoit de nauséabond dans le débat qui s’annonce: « Oublions un instant les déclarations de M. Besson et supposons, par une suspension habile de l’incrédulité, que le projet visant à définir l’identité nationale » soit autre chose qu’une simple affirmation nationaliste et une manœuvre électoraliste de bas étage. Prenons pour hypothèse que M. Besson dit l’entière vérité, et qu’il veut vraiment faire appel aux Français pour vraiment définir la vraie identité de la vraie France. Qu’y gagne-t-on? Simplement une dose d’abjection supplémentaire. Car si l’on y réfléchit bien, que peut bien signifier définir l’identité nationale ? » Définir revient à distinguer, séparer, opposer. On définit un objet ou une notion en l’opposant à ses contraires: l’identité nationale s’opposera donc à l’identité non-nationale. L’identité étrangère… ». Nous y voilà. Levi Strauss: la France est en train de devenir musulmane
Etre français, ce serait déjà afficher une forme de refus de l’étranger. C’est bien là le problème. Le discours de l’époque est à l’universel, un seul peuple, un seul monde, tous « citoyens du monde ». La belle affaire. Les bisounours de la mondialisation dépassent instantanément et sans heurts les particularismes historiques, culturels et nationaux. C’est au niveau européen –minimum- que tout se jouerait. L’indifférence populaire sinon le rejet de « l’échelon européen » relativise largement le propos.
Au delà des objectifs purement électoralistes de Besson et sa clique, dont on ne saurait douter, bien des intellectuels avaient osé soulever la question de l’identité nationale. Alors que journaux et politiques saluent la mémoire de Lévi Strauss, exhumant pour la plupart une phrase recueillie par Edwy Plenel: «J'ai connu une époque où l'identité nationale était le seul principe concevable des relations entre les Etats. On sait quels désastres en résultèrent». Hormis le blogueur The Hank's Nest - et Marianne2 - peu relèvent que dès 1955 ( !!) dans Tristes Tropiques Lévi Strauss fait état de certaines craintes à l'égard de l'islam: « Il m’a fallu rencontrer l’Islam pour mesurer le péril qui menace aujourd’hui la pensée française. Je pardonne mal au premier de me présenter notre image, de m’obliger à constater combien la France est en train de devenir musulmane. Chez les Musulmans comme chez nous, j’observe la même attitude livresque, le même esprit utopique, et cette conviction obstinée qu’il suffit de trancher les problèmes sur le papier pour en être débarrassé aussitôt. A l’abri d’un rationalisme juridique et formaliste, nous nous construisons pareillement une image du monde et de la société où toutes les difficultés sont justiciables d’une logique artificieuse, et nous ne nous rendons pas compte que l’univers ne se compose plus des objets dont nous parlons ». L’historien Pierre Nora en a fait l'un des thèmes central de sa réflexion. Il explique que « l'ébranlement de l'identité nationale n'est pas lié seulement, loin de là, à l'immigration. Il tient à des raisons beaucoup plus vastes et beaucoup plus profondes, même s'il est vrai que l'immigration est concomitante à certains de ces problèmes et sert souvent de bouc émissaire. Parmi les facteurs de crise de l'identité nationale, il y a d'abord la réduction de la puissance de la France depuis la fin de l'empire colonial ; l'altération des paramètres traditionnels de la souveraineté : territoire, frontières, service militaire, monnaie, avec la disparition du franc ; l'insertion dans un espace européen où la puissance moyenne est ravalée au rang des autres, l'affaiblissement du pouvoir d'Etat qui a été, en France, une dimension fondamentale de la conscience nationale, la poussée décentralisatrice. Toujours dans les mêmes années, toutes les formes d'autorité se sont désagrégées dans cette France qu'on a pu dire « terre de commandement » - l'expression est de Michel Crozier - avec la hiérarchie des familles, des Eglises, des partis. Et peut-être le principal facteur de cette crise, c'est la paix ». Largement de quoi faire un débat. Refusant d'abandonner la question identitaire aux partis nationalistes, c’est en des termes politiques que Michel Onfray pose la question de l'identité nationale : « Je crois qu'elle est mal en point parce que justement nous avons laissé cette question-là à la droite et à l'extrême-droite. Et que la gauche considère que le simple fait de parler d' « identité nationale », cela revient à utiliser le langage de l'extrême-droite. Ce qui n'est pas vrai. (…) Je ne crois pas que ce soit à l'État de participer à la construction de l'identité nationale. C'est aux partis politiques, aux citoyens, aux philosophes, aux sociologues de faire un grand débat. L'État peut offrir des structures symboliques, comme la Sorbonne ou le Collège de France pour accueillir toutes les idées. Et faire se rencontrer des personnes qui ont leur définition de l'identité nationale. Moi, je suis preneur du débat pour montrer qu'il n'est pas le domaine réservé de la droite ». Carnaval des identités: le compte à rebours de l'humanité
Argument souvent répété pour invalider la pertinence d'un tel débat: définir l’identité nationale, ce serait s’inscrire obligatoirement sur la voie du refus de l’Autre. Jean Baudrillard associait autrement la question de l’identité nationale à celle de l'’intégration, expliquant la difficulté d'intégrer quand on est incapables de définir ses propres valeurs: «une société elle-même en voie de désintégration n'a aucune chance de pouvoir intégrer ses immigrés, puisqu'ils sont à la fois le résultat et l'analyseur sauvage de cette désintégration. La réalité cruelle c'est que si les immigrés sont virtuellement hors jeu, nous, nous sommes profondément en déshérence et en mal d'identité. L'immigration et ses problèmes ne sont que les symptômes de la dissociation de notre société aux prises avec elle-même. Ou encore : la question sociale de l'immigration n'est qu'une illustration plus visible, plus grossière, de l'exil de l'Européen dans sa propre société. La vérité inacceptable est là : c'est nous qui n'intégrons même plus nos propres valeurs et, du coup, faute de les assumer, il ne nous reste plus qu'à les refiler aux autres de gré ou de force(…).Une bonne part de la population se vit ainsi, culturellement et politiquement, comme immigrée dans son propre pays, qui ne peut même plus lui offrir une définition de sa propre appartenance nationale. Tous désaffiliés, selon le terme de Robert Castel. Or, de la désaffiliation au desafio, au défi, il n'y a pas loin. Tous ces exclus, ces désaffiliés, qu'ils soient de banlieue, africains ou français «de souche», font de leur désaffiliation un défi. Nous ne sommes plus en mesure de proposer quoi que ce soit en termes d'intégration d'ailleurs, l'intégration à quoi ? Nous sommes le triste exemple d'une intégration «réussie», celle d'un mode de vie totalement banalisé, technique et confortable, sur lequel nous prenons bien soin de ne plus nous interroger. Donc, parler d'intégration au nom d'une définition introuvable de la France, c'est tout simplement pour les Français rêver désespérément de leur propre intégration. ».
Dans un texte inédit paru en 2005, l’écrivain Philippe Muray prophétisait dans ce carnaval des identités floues « le compte à rebours de l’humanité » : « L'indifférenciation est la forme d'accord ultime avec le monde dans lequel nous vivons. Le carnaval des identités floues, la poésie, l'idylle joyeuse, l'oubli du passé, le réenchantement de l'existence, la prévention du Mal et des aléas de la vie par la destruction de l'autre (de toutes les singularités adverses), y trouvent un nombre considérable de débouchés. Enfin et par-dessus tout, l'indifférenciation est la voie ouverte à l'inceste, notre horizon impensé, encore plus ou moins lointain, mais déjà si délectable ». Contrairement à Martin Hirsch qui juge que la quête d'une identité européenne est exclusive de la notion d'identité française, Marcel Gauchet estime de son côté que « l'Europe est prise à contre-pied par la géopolitisation de la mondialisation. C’est ce qui explique en grande partie le désintérêt grandissant des citoyens pour la construction européenne et leur décroyance dans ses capacités politiques ». L’auteur du Désenchantement du monde estime que « la nation représente une communauté historique c’est-à-dire une histoire partagée et non figée. La décision de poursuivre ce destin commun appartient à une communauté de citoyens libres et capables d’en modifier la trajectoire à tout moment. De ce point de vue, la mondialisation contribue à grandir une forme d’identité plus ou moins contrainte. Le métier du politique, consiste à établir en permanence une relation intelligible et intelligente entre une tradition historique et des ajustements nécessaires au sein d’une identité nationale assumée. À défaut, nous favorisons des réactions identitaires plus ou moins lucides ». La terre, les traditions, l'histoire, autant d'éléments nécessaires aux efforts permanents de redéfinition et de réappropriation de ce qui fait la nature même de l’identité française quand l'actualité apporte chaque jour sont lot de démentis au mythe contemporain du dialogue des civilisations, sentiment bienheureux des cultures en marche vers un monde meilleur, posture aussi aveuglante que confortable des Lou Ravi de la mondialisation.
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