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Humoristes : et si Jean-Luc Hees avait raison ?

Lundi 28 Juin 2010 à 11:22 | Lu 45866 fois I 167 commentaire(s)

Philippe Bilger
Philippe Bilger a été juge d’Instruction et avocat général. Il est actuellement magistrat... En savoir plus sur cet auteur

En licenciant les deux humoristes qui faisaient polémique, le patron de Radio France pourrait bien avoir pris une des meilleures décisions de sa carrière, selon le blogueur Philippe Bilger.


A dire le vrai, je ne crois pas que la République soit en péril parce que les humoristes (?) Stéphane Guillon et Didier Porte ont été licenciés. France Inter non plus ne va pas s'effondrer parce que ces deux personnalités ne s'exprimeront plus sur cette antenne. D'autant plus que Patrick Cohen remplacera Nicolas Demorand et qu'il sera associé à Audrey Pulvar. Un double gage d'indépendance et de plus grande diversité. La France adore sonner le tocsin à la suite d'événements somme toute dérisoires - et moi, parfois, écrire des billets ! - comme la débâcle du foot, l'annulation de la garden-party de l'Elysée (il faut savoir : on reproche sa gabegie au Pouvoir et quand il fait un effort d'économie, on se plaint encore !) ou le renvoi de persifleurs politiques (nouvelobs.com, Marianne 2, Le Figaro, Le Parisien). La France s'émeut pour de petites choses et laisse passer, indifférente ou blasée, les grandes.

Quand Jean-Luc Hees officiait sur Radio Classique à la suite de l'inénarrable Claire Chazal, si je reconnaissais son talent et son intelligence, si sa voix de velours grave me touchait, je n'étais pas toujours séduit par ses prestations qui, pour les entretiens, fleuraient bon la gauche mondaine surabondant en stéréotypes. Aucun progressisme de salon ne nous était épargné et on était sûr que révérence serait faite à tout ce qu'il convenait de penser pour être un soir invité. J'aurais hésité à miser sur sa détermination et son courage professionnel. Cet homme de belle allure, absurdement, ne me semblait pas porter en lui des qualités exceptionnelles. Je me suis trompé.

Ceux qui apprécient le président de la République diront que celui-ci naturellement avait effectué le bon choix. Ceux qui ne l'aiment pas auront l'honnêteté de reconnaître que Jean-Luc Hees est bien tout de même ! Certes il a emmené avec lui Philippe Val qui grince et fait grincer (JDD.fr) mais on ne résiste pas aux désirs de la première Dame !

Je ne connais pas bien Didier Porte qui a été licencié par Val. En revanche, j'ai eu l'occasion à plusieurs reprises d'entendre Stéphane Guillon et j'ai même consacré un billet à son type d'humour sans doute trop élogieux puisque j'analysais le « rire républicain » dont il aurait été le représentant selon Nicolas Demorand. J'ai de moins en moins aimé les chroniques de Guillon non pas seulement parce qu'il n'y avait plus d'humour dans son outrance (Emmanuel Beretta dans le Point) mais surtout parce que l'encens déversé sur lui rendait chaque jour plus éclatant le contraste entre une aura fabriquée de toutes pièces et largement pour des motifs politiques, et la réalité de sa pauvre acidité.

Ce qui pour moi a représenté le coup de grâce a été sa participation à l'émission de Frédéric Taddéï pour sa « revue de presse » du mardi. A cette occasion, Guillon, malgré la gentillesse empressée de l'animateur, n'a pas été « fichu », en dépit du contentement de soi qu'il exprimait, de formuler la moindre idée, la moindre pensée, le moindre trait réfléchi et sérieux qui aurait pu révéler de sa part une capacité à sortir de ses aigreurs à la longue lassantes. Le pire, c'est que celles-ci ne cessaient pas de reprendre d'anciens contentieux au sujet desquels il se donnait le beau rôle en continuant d'offenser les absents, notamment Eric Besson qu'il avait refusé d'affronter en direct. Il m'est apparu, à cette occasion, clairement surestimé et, pour tout dire, le contraire d'un Bruno Gaccio qui a été capable de montrer, au-delà des Guignols, une alacrité, une curiosité et un esprit rares.

Le licenciement de Stéphane Guillon est tout sauf un drame national. Pour certains, il deviendra un martyr de la liberté d'expression (Mediapart). S'il était tout simplement un salarié renvoyé par un employeur légitimement agacé, à force et à la longue ?

Jean-Luc Hees, déjà, s'était manifesté à plusieurs reprises en n'hésitant pas à présenter ses excuses au nom de Radio France pour la bassesse de certaines attaques intimes ou, pire, sur l'apparence physique. Il faut du courage à notre époque pour se camper sans peur ni complaisance contre le « vent debout » de la démagogie et du rire grossier et dégradant. On sera toujours seul dans cet exercice puisque la multitude n'aime rien tant que le mal qu'on fait aux puissants réels ou prétendus tels même si ce ne sont que des piqûres d'épingle. Encore conviendrait-il que nos « fous de la démocratie » aient un indéniable talent et ne se prennent pas pour des bâtisseurs quand ils ne sont au mieux que des pourfendeurs spirituels.

Je rends hommage à ce patron qui, pour licencier, ne s'est pas caché derrière d'oiseuses considérations. Jean-Luc Hees a expliqué qu'il avait eu de nombreuses conversations avec Stéphane Guillon, qu'il avait tenté de lui faire comprendre que « l'humour ne se résumait pas à l'insulte » et qu'il ne pouvait le tolérer pas plus pour les autres que pour lui-même. Il ajoutait « qu'ayant un certain sens de l'honneur, il ne pouvait accepter qu'on lui crache dessus en direct ». Il n'y a que sur un blog consacré notamment à la défense de la liberté d'expression qu'on se sent tenu de publier le pire proféré sur soi par certains commentateurs,  pour ne pas se contredire !

Au-delà, Jean-Luc Hees élargissait utilement son point de vue. Soutenant que « l'humour n'avait pas à être confisqué par de petits tyrans » dont je constate qu'ils sont tout étonnés de se voir rendre, parfois, la menue monnaie de leur misérable méchanceté, il déniait toute intervention politique et justifiait sa démarche par le recours aux « valeurs minimales d'éducation et de service public », ce qui n'est pas loin de représenter encore un nouvel exploit, un singulier défi (Le Monde).

J'espère que je ne me trompe pas sur lui aujourd'hui comme j'ai pu m'égarer hier. Il est gratifiant de pouvoir s'interroger sur quelqu'un, dans une actualité où le délitement apparaît comme une fatalité quotidienne, en se demandant : « Et si après tout il était un as » ?


Retrouvez tous les articles de Philippe Bilger sur son blog

Humoristes : et  si Jean-Luc Hees avait raison ?








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