Marianne2 2012

Hommage ému envers la corrida

Mardi 25 Mai 2010 à 11:01 | Lu 6345 fois I 25 commentaire(s)

Philippe Bilger - blogueur associé

Philippe Bilger est retourné voir une corrida. Il en ressort plus que jamais convaincu de la force et de la beauté d'un spectacle qui nous rappelle la cruauté qui est en nous.



Depuis quelques années je n'avais plus assisté à une corrida. J'y suis revenu et j'ai retrouvé tout ce qui hier m'avait fasciné, troublé, presque dégoûté.
Il faut arrêter les comparaisons faciles avec d'autres moments éprouvants ou tragiques de la vie. J'ai moi-même abusé de l'apparente similitude avec l'audience criminelle, à cause de l'importance du rituel. Même si heureusement la peine de mort ne venait plus couronner depuis longtemps le sombre de la justice.
La corrida se suffit à elle-même. Elle est unique. Je ne parviens pas à me défaire de l'idée que le toréro est tout sauf «une danseuse ridicule» comme l'a chanté Francis Cabrel qui s'est mis, si j'ose dire, dans la peau du taureau.
Il y a de la gravité, du sang, de la mort, un soleil, parfois, de plomb, la nausée de spectateurs qui partent tout de suite écoeurés, Ava Gardner dans les têtes, les noms d'illustres combattants des arènes inscrits même dans l'imaginaire de ceux qui sont très éloignés de cette mythologie, par exemple Belmonte, Manolete, Dominguin, Ordonez ou Tomas. Il y a ces belles et obligatoires séquences rythmées par la musique qui touche l'âme au plus profond, portant dans ses apparentes stridences le poids d'un destin inéluctable.
Il y a le torero en face du taureau, le premier s'abandonnant avec grâce ou vulgarité à des attitudes d'allure et de prestance, à des défis insensés, à des passes si risquées qu'elles donnent l'impression d'un désir de fusion avec la bête.
C'est beau, grandiose, obscène et pervers. C'est trop présent et à chaque seconde inoubliable.
Le taureau est  mis à mort et, souvent, cet anéantissement traîne, est maladroit, comme une oeuvre accomplie par un artiste qui est dépassé par l'ampleur et le solennel de la tâche qu'on lui demande de mener à bien.
Une mort dans l'après-midi, ce n'est pas évident.
On est là, assis, pétrifié d'attention, on voudrait regarder ailleurs mais on ne peut pas. Ce qui se déroule sous nos yeux, quoi qu'on en ait, vient agiter, bouleverser des tréfonds qui nous contraignent à nous interroger sur nous-mêmes. Certes on est assuré que la mort du taureau sera le terme de cette lutte où l'animal n'a jamais sa chance mais où le torero frôle, plus souvent qu'on ne le croit, la blessure, le désastre, la mort. Combat inégal certes, avec les piques et les banderilles qui affaiblissent le taureau et le rendent disponible pour une empoignade où l'homme triomphera.
Mais le pire, la honte, l'angoisse, c'est de sentir en soi, contre tous les barrages dressés par la civilisation et l'humanité, la montée de quelque chose de laid, d'indigne : une aspiration à la victoire ignoble du taureau, à la défaite de l'homme. Un renversement du jeu, une corrida qui perdrait la tête. Une tragédie déboussolée. On croit admirer le courage mais on espère la chute.
La corrida, c'est du sang, de la mort obscurément rejetée et réclamée. Ce sont des larmes. Du deuil possible. Tout ce qui suinte de nous n'est pas beau.
L'humain est vraiment une sale bête !
 
Retrouvez les articles de Philippe Bilger sur son blog Justice au singulier








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