Marianne2 2012

Histoire(s) de famille(s)

Lundi 21 Mars 2011 à 18:01 | Lu 4513 fois I 1 commentaire(s)

Jack Dion
Directeur adjoint de la rédaction de Marianne et grand amateur de théâtre En savoir plus sur cet auteur

Pour les gens de théâtre, la famille est un thème fascinant. Avec un « Long voyage du jour à la nuit » d'Eugène O’Neill, mis en scène par Célie Pauthe, Jack Dion met en avant le huis clos oppressant d'une chambre d'hôtel où père, mère et fils se déchirent. Il salue également la fraîcheur de la mise en scène des « Précieuses ridicules » par la jeune compagnie, La Savaneskise.


Histoire(s) de famille(s)
L’américain Eugène O’Neill (1888-1953), prix Nobel de littérature en 1936, est assez peu mis en scène en France, et c’est bien dommage. On en a une preuve supplémentaire avec cette version de « Long voyage du jour à la nuit », signée de Célie Pauthe. Dans cette œuvre majeure, l’auteur esquisse une manière d’autoportrait dans le cadre familial. Il écrira ce texte plusieurs années durant, à partir de 1941, en demandant, la veille de sa mort, qu’il ne soit publié que vingt-cinq après son décès.

Ils sont quatre sur scène, le père, la mère et leurs deux fils, dont l’un, Edmund, est le double d’Eugène O’Neill lui-même. Quatre à retisser les fils d’une vie marqué par le drame, les suicides, la drogue, la maladie, la souffrance. Quatre à s’aimer et se déchirer, s’adorer et se haïr, se séparer et se retrouver, dans une ambiance digne de Bergman. Quatre personnes hantées par le passé et ses traumatismes, et rassemblés dans une chambre d’hôtel – clin d’œil d’Eugène O’Neill à sa propre errance, quand il suivait de ville en ville, son père acteur de théâtre, alors que ce dernier jouait et rejouait Edmond Dantes dans « Monte Cristo » d’Alexandre Dumas.

C’est un long poème qu’a écrit Eugène O’Neill dans la dernière partie de sa vie, un texte incandescent où l’on sent la fascination de la culture, le souvenir de sa mère droguée (émouvante Valérie Dréville), le traumatisme du suicide de son propre frère, sa dépendance à l’alcool et ses problèmes de santé. En optant pour le huis clos d’une chambre d’hôtel, Célie Pauthe a réussi à donner une intensité extrême au drame intérieur et collectif de tous ces personnages. C’est poignant et violent, émouvant et obsédant. Tout juste regrettera-t-on l’entracte qui vient rompre le cours d’une pièce certes longue (3h45 entracte compris) mais que l’on souhaiterait voir d’un trait pour mieux en apprécier l’intensité dramatique.
        
Avec « Les Précieuses Ridicules », de Molière, on est dans un autre contexte familial, auquel s’est confrontée une jeune troupe, la compagnie La Savaneskise, animée par Pénélope Lucbert, metteur en scène, et composée d’anciens élèves de l’école Claude Mathieu.
 
Dans cette comédie en prose, Jean-Baptiste Poquelin fustige les codes esthétiques et culturels des salons de son époque, empreints d’une pseudo distinction qu’il clouera au pilori dans « Les Femmes savantes ». Via un snobisme exacerbé, les « Précieuses Ridicules » expriment également un désir d’émancipation légitime dont Molière se moque au point qu’il fut suspecté (à tort) de misogynie.
 
Magdelon et Cathos, deux cousines, débarquent à Paris pour dénicher l'amour et découvrir les jeux d'esprit. Gorgibus, père de Magdelon et oncle de Cathos, a l’intention de les marier à La Grange et Du Croisy. Ces derniers sont renvoyés dans les cordes par les deux cousines, qui les jugent trop communs. Pour se venger, le duo éconduit livrera les cousines à Mascarille et Jodelet, leurs valets transformés en personnages de la haute société. Les Précieuses se retrouveront ainsi prises à leur propre piège.

Pénélope Lucbert propose une version rock de cette pièce, revue avec les accents d’un Tarantino. Un guitariste accompagne l’ensemble d’un spectacle haut en couleurs tout en restant fidèle au texte d’origine, décapant à souhait. Le face à face du duo des cousines endiablées et des deux valets faussement embourgeoisés est un morceau d’anthologie. Avec son langage châtié et ses galanteries d’opérette, Mascarille est aussi drôle que son compère, le vicomte de Jodelet, est ridicule en Don Quichotte des trottoirs parisiens.
 
La farce fonctionne à merveille grâce à des acteurs à tous égard formidables. Certes, emportés par la fougue de la jeunesse, ils en font parfois beaucoup, mais on reste toujours dans les limites d’un genre aussi drôle aujourd’hui qu’il l’était hier. Pour un coup d’essai, c’est un coup de maître.

 
  • « Long voyage du jour à la nuit » de Eugène O’Neill.  Mise en scène Célie Pauthe. Théâtre de la Colline, 15 rue Malte-Brun 75020 Paris (01 44 62 52 52) jusqu'au 9 avril. En tournée : La Comédie-Reims ( 13 au 16 avril), Théâtre national de Marseille-La Criée (4 au 12 mai).
  • « Les Précieuses Ridicules » de Molière. Mise en scène et adaptation version rock par Pénélope Lucbert. Théâtre du Marais, 37 rue Volta, 75003 Paris ( 01 45 44 88 42) jusqu'au 30 mars.








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