Marianne2 2012

Hirsh répond : nous ne sommes pas des truqueurs !

Dimanche 24 Mai 2009 à 15:01 | Lu 6118 fois I 48 commentaire(s)

Martin Hirsh

Par Martin Hirsh (1). Le haut-commissaire aux Solidarités actives répond aux attaques de statisticiens « anonymes ». « Marianne » poursuit le débat.


Site du Premier Ministre
Site du Premier Ministre

Sous le pseudonyme de « Lorraine Data » des « statisticiens tenus au devoir de réserve » (1) s’attaquent sans nuances à la manière dont seraient suivis les indicateurs de la pauvreté. Utiliser l’anonymat et un pseudonyme collectif pour revendiquer la transparence de la statistique publique est un procédé paradoxal. Difficile d’avoir un débat contradictoire avec des détracteurs masqués. J’ai été fonctionnaire, responsable d’un établissement de sécurité sanitaire – l’Agence française de sécurité sanitaire des aliments, quand elle rendait des avis qui ne plaisaient pas aux ministres sur les OGM, sur la vache folle, sur les listeria, sur l’excès de sucre et de sel. Il ne me serait pas venu à l’idée de me cacher derrière un pseudonyme. Je considérais que résister aux pressions, affronter les colères politiques, entendre parfois les menaces de limogeage, faisaient partie de mes responsabilités et me permettaient de diriger un organisme respecté dans son expertise et son intégrité.


Pour les uns, la transparence sert d’éthique ; pour les autres, les pseudonymes servent d’étiquette. Sur le fond, nous sommes accusés de truquer le suivi de la pauvreté. La thèse ? Nous aurions pris sournoisement un indicateur qui baisserait automatiquement et que baisser d’un tiers la pauvreté se ferait tout seul, en croisant ou en baissant les bras. La vérité est autre. Quand, en 2005, nous avons rendu un rapport sur la pauvreté, notre première préconisation était de fixer un objectif, de prendre la définition européenne de la pauvreté et d’avoir un accord sur les indicateurs à retenir. Que disait ce rapport ? « Des objectifs nationaux fondés sur une approche combinée de la pauvreté relative, de la pauvreté absolue et de l’intensité de la pauvreté. » Il apparaissait, en effet, à la commission que tout miser sur la pauvreté dite relative (la mesure des inégalités) ou la pauvreté absolue (le revenu minimal des plus pauvres) pouvait avoir des effets pervers. La commission préconisait aussi de s’aligner sur la définition européenne de la pauvreté.


C’est ce que nous avons fait et nous avons mis au point un tableau d’objectifs et d’indicateurs après plusieurs mois de discussion avec les principaux acteurs de la lutte contre la pauvreté. Sans avancer masqués. Sans le faire secrètement. Il y a même eu des débats vifs pour aboutir à ce tableau de bord. Nous avons communiqué à nos interlocuteurs l’évolution passée des différents indicateurs pour que chacun sache à quoi s’en tenir. Ce n’est pas vraiment ce qu’on appelle un tour de passe-passe. Nous savons que ces objectifs seront particulièrement difficiles à tenir dans cette période. Cette démarche est consacrée dans la loi et dans un décret soumis au Conseil national de lutte contre l’exclusion qui a fait part de sa satisfaction. Désormais, le gouvernement sera tenu par l’engagement de rendre public l’ensemble des indicateurs du tableau de bord actualisé.


Voilà les faits. Et voilà ce qui déplaît aux auteurs masqués. Qui, en outre, concentrés sur leur tentative de démolition, passent à côté des phénomènes les plus importants en matière de pauvreté.  En effet, au cours des cinq dernières années connues, le taux de dépenses contraintes (logement, impôt, remboursement d’emprunt, assurance) est passé de la moitié aux trois quarts des budgets des ménages. C’est ce qui explique ce dialogue de sourds entre statistiques officielles et réalités de terrain. C’est ce qui nous a contraints à revoir nos stratégies en matière de lutte contre la pauvreté. Voilà d’ailleurs l’une des raisons qui rend légitime d’apporter un complément de revenu aux salariés modestes pour augmenter leur « reste à vivre » avec le revenu de solidarité active. 


Transparence démocratique…

Et, pour le coup, nous sommes accusés d’agir dans la précipitation ! Les auteurs suggèrent que nous aurions dû attendre huit ans pour généraliser le RSA… Qu’ils viennent le dire, à visage découvert, à ces centaines de milliers de personnes juste au-dessus du RMI, juste au-dessous de la prime pour l’emploi… « Mesdames et messieurs, attendez 2015 pour voir votre situation s’améliorer. Si vos revenus augmentent, c’est de la manipulation. » On comprend que, pour écrire cela, mieux vaut un confortable pseudonyme. Et quel mépris pour les scientifiques indépendants qui assurent l’évaluation du RSA, avec rigueur et objectivité.


On peut juger ces mesures insuffisantes, vouloir que d’autres dispositions soient prises, que certaines inégalités soient plus ardemment combattues, que le débat public sur les questions de pauvreté soit plus audible. Tout cela se défend. Oui, il faut un appareil statistique de qualité, une production de données indépendantes, accessible à l’ensemble des chercheurs. Ces sujets sont si importants qu’ils justifient que l’on prenne des risques pour défendre ses propres convictions. La lutte contre la pauvreté ne se mène pas, dans une démocratie, avec un masque. Elle se mène à visage découvert et la tête haute.


(1) Haut-commissaire aux Solidarités actives contre la pauvreté.

(2) Le Grand Truquage. Comment le gouvernement manipule les statistiques. La Découverte.









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